Partie IV : Les implications philosophiques des guerres Trump-Netenyahu
Les conflits armés auxquels nous assistons aujourd’hui soulèvent des questions fondamentales sur la nature de la civilisation et l’avenir de l’humanité. Si l’ordre juridique international, patiemment construit après la Seconde Guerre mondiale, peut être si radicalement abandonné, qu’est-ce qui encadre encore la conduite de la guerre ? Si la sagesse accumulée de la pensée stratégique peut être si complètement ignorée, qu’est-ce qui guide l’emploi de la force militaire ? Si le progrès moral qui semblait caractériser la fin du XXe siècle peut être si rapidement anéanti, quel espoir reste-t-il pour le XXIe siècle ?
L’illusion du progrès
Le grand accomplissement du XXe siècle n’a pas été technologique, mais moral : la reconnaissance que même la guerre doit être encadrée par le droit, que même les ennemis ont des droits, et que même en cas de conflit, il existe des limites à ne pas franchir sans renoncer à toute prétention de civilisation. Les procès de Nuremberg, les Conventions de Genève, la Déclaration universelle des droits de l’homme : autant d’actes qui témoignent de la volonté de l’humanité de tirer les leçons de ses pires catastrophes.
Les conflits auxquels nous assistons aujourd’hui laissent penser que cet apprentissage fut éphémère et superficiel. Lorsque les tensions s’intensifient, lorsque la vengeance exige satisfaction, lorsque la déshumanisation devient commode, les contraintes juridiques et morales s’estompent. Le progrès qui paraissait si solide se révèle fragile, tributaire de circonstances changeantes et d’engagements facilement rompus.
La corruption du langage
La conduite des guerres contemporaines repose sur une perversion systématique du langage. Les termes sont redéfinis à des fins de propagande. On qualifie de « frappes de précision » des attaques qui tuent des dizaines de civils. On invoque la « légitime défense » pour justifier des opérations offensives. On parle de « dommages collatéraux » pour masquer le meurtre d’enfants. On qualifie de « terroristes » le fait de cibler toute personne qui résiste.
Cette perversion du langage sert de multiples objectifs. Elle trompe les publics nationaux et internationaux sur la nature de la guerre menée. Elle soustrait les décideurs à toute responsabilité en masquant les conséquences de leurs choix. Elle permet la déshumanisation de l’ennemi en remplaçant les êtres humains par des catégories et des abstractions. Mais son effet ultime est de rendre possible la conduite d’une guerre sans limites en la rendant concevable.
La normalisation des atrocités
L’aspect le plus inquiétant de la guerre contemporaine est peut-être sa banalisation. Chaque atrocité en prépare une autre, chaque violation du droit crée un précédent, chaque déshumanisation de l’ennemi facilite les déshumanisations ultérieures. Les frontières qui paraissaient immuables se révèlent mouvantes ; les limites qui semblaient absolues se révèlent négociables.
Cette normalisation s’opère par de multiples mécanismes. La couverture médiatique, aussi critique soit-elle, habitue le public aux images de destruction et de mort. Le discours politique, aussi condamnable soit-il, accepte le cadre dans lequel les atrocités se produisent. Les institutions internationales, aussi bien intentionnées soient-elles, se révèlent incapables de faire respecter les lois qu’elles sont censées défendre. Chaque incapacité à réagir efficacement face à une atrocité laisse entendre que celle-ci reste impunie, que les lois de la guerre sont facultatives et que la force prime sur le droit.
Conclusion : Le jugement de l’histoire
Les grands théoriciens militaires qui ont façonné la compréhension de la guerre par l’humanité – Sun Tzu, Clausewitz, Machiavel, Jomini, Liddell Hart – seraient assurément surpris de découvrir les circonstances dans lesquelles la guerre Trump-Netanyahu a débuté et s’est déroulée au Moyen-Orient, ainsi que la manière dont elle a été menée. Ils reconnaîtraient dans ce conflit non pas l’application intelligente de la force à des fins politiques, mais le retour de la barbarie : l’abandon de la stratégie au profit de la vengeance, du droit au profit du pouvoir, de l’humanité au profit de la haine.
Ils poseraient des questions auxquelles les dirigeants contemporains semblent incapables ou peu disposés à répondre : Quel but politique justifie cette destruction immense ? Comment cette violence sert-elle les intérêts à long terme de ceux qui l’emploient ? Quelle conception de la victoire anime des opérations qui créent plus d’ennemis qu’elles n’en éliminent ? Quelle conception de l’humanité permet le massacre systématique de civils, la destruction d’infrastructures essentielles à la vie, la punition collective de populations entières ?
L’ordre juridique international né des horreurs du XXe siècle – les Nations Unies, les Conventions de Genève, le cadre des droits de l’homme – représentait la meilleure tentative de l’humanité pour répondre à ces questions avant même qu’elles ne soient posées, pour établir des limites avant qu’elles ne soient mises à l’épreuve, pour créer un droit contraignant même dans le chaos des conflits. Les guerres auxquelles nous assistons aujourd’hui témoignent du démantèlement systématique de cet ordre, du rejet de ces limites, du mépris de ce droit.
L’histoire jugera sévèrement cette guerre, comme elle l’a fait pour les atrocités du passé. Mais le jugement de l’histoire ne suffit pas. La question qui se pose à nous est de savoir si l’humanité saura tirer les leçons qu’elle croyait avoir apprises, si l’horreur des conflits contemporains suscitera un engagement renouvelé envers le droit de la guerre et les principes d’humanité, ou si nous accepterons cette nouvelle barbarie comme la norme du XXIe siècle.
La réponse à cette question dépend de nous : de notre volonté de voir clairement ce qui se fait en notre nom, de dire la vérité sur ce dont nous sommes témoins et d’exiger des comptes de ceux qui mènent la guerre au mépris du droit, de la stratégie et de l’humanité. Les grands théoriciens nous ont légué la sagesse nécessaire à la compréhension de la guerre ; l’ordre juridique international nous a fourni le cadre pour la contenir. Notre choix d’utiliser ces acquis ou de les rejeter déterminera non seulement la nature des guerres futures, mais aussi le destin de la civilisation elle-même.



