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Partie II : Récits de voyageurs à travers les côtes de la Corne de l’Afrique

Partie II : Récits de voyageurs à travers les côtes de la Corne de l’Afrique
Le départ de Zeila le 27 novembre 1854 ne se limitait pas à une simple route caravanière, mais empruntait l’épine dorsale du cœur du territoire Issa. Le choix de cet itinéraire – la route côtière sinueuse – était une concession forcée aux enjeux politiques tribaux, mais il signifiait aussi que la caravane de Burton traversait directement le corridor le plus densément peuplé et stratégiquement vital des Issa. Comprendre cette expédition, c’est cartographier la géographie du pouvoir Issa : une chaîne de villages côtiers et de corridors de pâturage intérieurs s’étendant de l’ancien port de Zeila, à travers les marais salants et la plaine littorale, jusqu’à Lughaya et la localité de Hemal, où s’arrêtait la juridiction de l’abban Issa et où commençait la frontière des Gudabirsi.
Le cœur du territoire Issa : Zeila et le corridor côtier
Zeila se situait à la limite nord du territoire Issa. Burton décrivait les Issa comme « un peuple farouche et turbulent » qui « occupe la région immédiatement au sud de Zeila », observant que « leurs incursions menacent fréquemment la sécurité de la ville ». Ce constat n’était pas exagéré : la ville était un nœud lucratif mais vulnérable au sein d’un paysage pastoral, et le contrôle exercé par les Issa sur son arrière-pays faisait d’eux les véritables gardiens de l’économie caravanière. Le district de Zeila, au sens large, était considéré comme le territoire traditionnel du clan Issa, tandis que la campagne au sud de la ville était « presque entièrement habitée par le clan Ciise, avec sa longue et rigide culture d’autonomie ».
En descendant la côte vers le sud, les zones d’établissement permanentes des Issa (Deegaan) formaient une série de localités qui structuraient leurs déplacements pastoraux. Ceel-gaal et Asha Addo (Caashacado) étaient deux de ces établissements, situés dans la plaine côtière. Plus au sud se trouvaient Bon et Harirad Axis, deux autres établissements Issa qui apparaîtront plus tard dans les archives coloniales comme points de repère fixes pour délimiter la frontière entre les Issa et leurs voisins Gadabursi. La bande côtière de Zeila jusqu’aux abords de Bullahar, en passant par ces établissements, n’était pas une plaine uniforme, mais une mosaïque de marais salants, de points d’eau et de couloirs de pâturage, chacun associé à des sous-clans Issa particuliers et à leurs droits d’usage coutumiers.
Lughaya et le littoral sud
Lughaya, ville côtière du nord-ouest de l’actuelle région d’Awdal, marquait un tournant décisif dans l’organisation territoriale des Issa. Située aux coordonnées approximatives 10°43′07″N, 43°56′11″E, elle se trouvait à l’extrémité sud du corridor côtier emprunté par les caravanes de voyageurs. Si la ville de Lughaya est décrite comme majoritairement Issa dans les écrits coloniaux et postcoloniaux, la région environnante demeura, pendant des siècles, profondément marquée par la présence des éleveurs Issa. Les migrations saisonnières en provenance de l’intérieur de l’Éthiopie amenaient les éleveurs Issa dans l’arrière-pays de Lughaya, et les sous-clans Issa maintenaient une présence majoritaire significative dans la zone voisine de Ceel Sheikh-Ceel La Helay, qui formait plus tard le district de Lughaya. Les localités mentionnées dans les études ultérieures – Gerissa, Jidhi, Karuure, Ceel Gal et Kalalwe – étaient autant de points où les éleveurs Issa exerçaient un contrôle absolu.
L’importance stratégique de Lughaya résidait dans sa position de transition entre deux zones écologiques. Au nord, la plaine côtière favorisait le commerce maritime des Issa et leur rôle d’intermédiaires entre l’intérieur des terres et la mer Rouge. Au sud et à l’ouest, le terrain s’élevait vers le plateau de Harar, où les Habar Awal, les Gudabirsi et les Girhi exerçaient respectivement leur influence. La route caravanière empruntée par Burton traversait cette zone de transition, passant par des localités où l’autorité de l’abban Issa demeurait prépondérante, mais où les revendications des clans voisins commençaient à s’affirmer.
Hemal et la frontière de la juridiction d’Issa
C’est à Hemal, près du village de Boon, à environ 10°34′N, que la protection de l’abban Issa atteignait ses limites. Hemal se trouvait en plein territoire Issa, mais sa position à l’extrémité sud de la plaine côtière en faisait le seuil naturel d’une autre juridiction. Au-delà de Hemal, la caravane pénétrait en territoire Gadabursi, et l’abban Issa Raghe ne pouvait aller plus loin.
Le passage de la caravane à cette frontière n’était pas un simple transfert de responsabilité, mais un acte juridique formel régi par le Xeer. Raghe, après avoir prêté serment, confia la caravane à « six Gudabirsi, fils d’un chef renommé ». Cet acte de transfert d’abban était le mécanisme qui permettait aux étrangers de traverser l’intérieur de la Somalie : la juridiction de chaque clan s’arrêtait à une frontière reconnue, et l’abban entrant s’engageait à assurer la protection de sa famille et de lui-même sous peine de mort. Les six protecteurs Gudabirsi n’étaient pas de simples guides, mais des garants légaux, et leur acceptation de la caravane marquait le franchissement d’une frontière juridictionnelle aussi réelle que n’importe quelle frontière tracée sur une carte européenne.
La logique géographique du pouvoir d’Issa
La succession d’établissements et de positions Issa le long du corridor Zeila-Harar révèle une logique territoriale que la cartographie coloniale occultera plus tard. Les Issa n’occupaient pas un territoire délimité au sens européen du terme, mais contrôlaient un réseau de nœuds – Zeila, Asha Addo, Jidhi, Lughaya, Hemal – chacun d’eux englobant une zone plus vaste d’élevage et de passage caravanier. Leur pouvoir ne résidait pas dans l’occupation permanente d’un territoire continu, mais dans leur capacité à contrôler les déplacements, à percevoir un tribut et à accorder ou refuser l’abban, droit de passage indispensable aux voyages. Le corridor côtier constituait l’artère de ce système, et les établissements qui le bordaient étaient les points où la souveraineté Issa s’affirmait le plus visiblement.

 

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