Chapitre 5 : Le fragile pacte de Horn : des rêves pan-somaliens au délitement de la survie de Djibouti
La lutte pour l’indépendance de Djibouti n’a jamais été une simple anecdote anticoloniale. Elle a été le creuset où se sont affrontés deux visions rivales de la Corne de l’Afrique : le nationalisme pan-somali, exigeant l’unification de tous les territoires peuplés de Somaliens, et la survie de l’empire éthiopien, obsédée par l’accès à la mer. L’indépendance de Djibouti en 1977 n’a été la victoire d’aucune des deux visions, mais le fruit d’un compromis fragile négocié par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et scellé par l’épuisement mutuel de deux personnalités : Mohamed Siad Barreh et Menguistu Haile Mariam. Ce compromis – interdisant explicitement à Djibouti de fusionner avec la Somalie – a permis la naissance d’un petit État. Près de cinquante ans plus tard, ce fragile accord se délite, l’Éthiopie, sous la direction du Premier ministre Abiy Ahmed, cherchant à contourner Djibouti en concluant un accord portuaire avec la république sécessionniste du Somaliland, ravivant ainsi les tensions nationalistes que l’accord de 1977 était censé apaiser.
Lors de son indépendance en 1960, la Somalie était animée par un puissant rêve irrédentiste : celui d’une « Grande Somalie » qui unirait le Somaliland français (Djibouti), la région d’Harargue ou l’Ogadénie en Éthiopie, et le District frontalier du Nord au Kenya. Cette vision pan-somalienne menaçait directement la voie stratégique vitale de l’Éthiopie. L’empereur Haïlé Sélassié et ses successeurs savaient que la perte de Djibouti au profit de la Somalie donnerait à Mogadiscio le pouvoir d’asphyxier le commerce éthiopien. Réciproquement, la Somalie voyait en Djibouti la dernière pièce manquante à son unité. Alors que la France se préparait à la décolonisation, deux factions indépendantistes émergèrent sur le territoire : le FLCS (Front de libération de la côte somalienne), qui réclamait une indépendance immédiate mais était soupçonné de favoriser l’unification avec la Somalie, et plus tard la LPAI (Ligue populaire africaine pour l’indépendance), dirigée par Hassan Gouled, qui prônait l’indépendance en tant qu’État séparé. Pour la France, le conflit prolongé entre la Somalie et l’Éthiopie au sujet de Djibouti n’était pas une crise à résoudre, mais une opportunité à exploiter. Plus les tensions entre Addis-Abeba et Mogadiscio persistaient, plus la France apparaissait comme garante indispensable du territoire, permettant à Paris de conserver ses bases militaires, ses avant-postes de renseignement et son influence régionale bien au-delà de la fin nominale du colonialisme. L’OUA, soucieuse d’éviter une nouvelle guerre frontalière, intervint de manière décisive. À Kampala en 1975, elle condamna la répression française et imposa la fusion du FLCS et du LPAI, fusion finalisée à Lususaka fin 1976. Omar Farah Iltire, chef du parti UNI, accepta de rejoindre cette union, baptisée « Front Unis ». Après la conférence de Paris, le front unifié négocia la date de l’indépendance : le 27 juin 1977. Huit traités importants furent signés avec la France.
Mais la diplomatie de l’OUA ne pouvait à elle seule garantir la survie d’un État à majorité somalienne pris en étau entre deux géants hostiles. Cette garantie est venue d’un accord improbable entre le Somalien Siad Barre et l’Éthiopien Mengistu Haile Mariam, négocié par Hassan Gouled Aptidon. Pour Mohamed Siad Barre, la promesse d’abandonner les ambitions pan-somaliennes concernant Djibouti était purement tactique et de façade – une concession temporaire pour éviter une guerre sur deux fronts pendant qu’il engageait son armée dans l’Ogaden. Il n’a jamais renoncé à son rêve, il l’a seulement reporté. Pour Mengistu Haile Mariam, l’accord était également un répit face à la catastrophe : son régime était déjà fragilisé par des troubles politiques internes, une sécheresse dévastatrice et une hyperinflation qui rendaient impossible la lutte contre la Somalie et la défense simultanée de la frontière de Djibouti. Les deux présidents étaient épuisés par les premières phases de la guerre de l’Ogaden et souhaitaient éviter un second front. En échange de la renonciation de l’Éthiopie à toute revendication sur Djibouti et de l’abandon par la Somalie de son ambition d’absorption, Barre et Mengistu obtinrent une condition contraignante : Djibouti ne fusionnerait jamais avec la Somalie. Hassan Gouled accepta l’accord, saisissant ainsi l’opportunité. Pour faire respecter cet engagement de non-ingérence, il autorisa la France à conserver des bases militaires et orienta Djibouti vers une neutralité permanente. L’unité pan-somalienne fut sacrifiée pour que Djibouti puisse survivre. Pendant des décennies, le marché tint bon, non pas parce que l’un ou l’autre des présidents y croyait, mais parce qu’ils étaient tous deux trop faibles pour le rompre. L’Érythrée accéda à l’indépendance en 1993 et, deux ans plus tard, s’engagea dans une guerre dévastatrice contre l’Éthiopie. En 1995, plus de 95 % du commerce maritime éthiopien transitait par Djibouti, et la Somalie sombra dans la guerre civile, cessant de constituer une menace.
Cette stabilité est aujourd’hui en train de s’effondrer. En janvier 2024, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a signé un mémorandum d’entente avec le Somaliland, une région qui a unilatéralement proclamé son indépendance de la Somalie en 1991 et qui fonctionne de facto comme un État, bien que non reconnue par aucun pays. Ce mémorandum accorde à l’Éthiopie un bail de 20 kilomètres sur le littoral du Somaliland pour l’établissement d’une base navale et d’un port commercial souverain. En échange, l’Éthiopie a laissé entendre qu’elle pourrait être le premier pays à reconnaître le Somaliland comme un État souverain. Cette initiative viole directement l’accord de 1977 à deux égards. Premièrement, elle court-circuite totalement Djibouti, compromettant ainsi son principal lien économique et son monopole commercial stratégique. Deuxièmement, en traitant le Somaliland comme une entité distincte, l’Éthiopie remet de fait en cause l’intégrité territoriale de la Somalie, ce que l’accord de 1977 visait précisément à garantir. La Somalie a qualifié ce mémorandum d’acte d’agression. Djibouti observe avec inquiétude la disparition de sa raison d’être : être le seul port fiable de l’Éthiopie.
Les conséquences se font déjà sentir en cascade. L’Égypte et l’Érythrée se sont rangées du côté de la Somalie, formant un axe anti-Abiy. Des troupes égyptiennes seraient arrivées à Mogadiscio, tandis que l’Érythrée, longtemps rivale de l’Éthiopie, s’allie désormais au gouvernement fédéral somalien. Parallèlement, le protocole d’accord a involontairement ravivé le nationalisme pan-somali. Le gouvernement fédéral somalien, divisé, et ses États régionaux, y compris ceux longtemps en conflit avec Mogadiscio, se sont unis contre la décision de l’Éthiopie. Le sentiment même que l’accord de 1977 était censé enfouir – le poids émotionnel de l’unité somalienne par-delà les frontières coloniales – se réveille. L’Union africaine et les puissances occidentales refusent de reconnaître le Somaliland et appellent au dialogue, mais Abiy, confronté à une situation économique désespérée et à des pressions internes, ne montre aucun signe de fléchissement.
En résumé, l’indépendance de Djibouti n’a jamais été une issue naturelle. Elle résulta d’une manœuvre diplomatique, d’une suspension temporaire de deux aspirations incompatibles. Hassan Gouled parvint à obtenir de Barre et de Mengistu des promesses de non-ingérence, mais ces promesses étaient tactiques de la part de Barre, une acceptation forcée de la part de Mengistu, et activement prolongées par les intérêts français qui tiraient profit de l’impasse. Aujourd’hui, l’Éthiopie ne reconnaît plus la neutralité de Djibouti, et le nationalisme somalien – attisé par la menace d’un morcellement des territoires somaliens par l’Éthiopie – rejette l’indépendance de Djibouti. L’accord de 1977 n’est pas renégocié ; il est tout simplement abandonné. La question de savoir si cet abandon mènera à une nouvelle guerre régionale ou à une redéfinition radicale de la carte de la Corne de l’Afrique dépendra de la capacité à forger un nouvel accord avant que l’ancien ne se brise définitivement.
