Chapitre 6 : La carrière parlementaire française de Gouled – Un apprentissage du pouvoir et de l’identité
Dans les annales de l’histoire politique, le mandat d’Hassan Gouled Aptidon au Parlement français (Sénat, 1952-1958 ; Assemblée nationale, 1959-1962) constitue une étude de cas éloquente illustrant l’interaction complexe entre gouvernance pragmatique, identité culturelle et aspirations postcoloniales. Son ascension, d’une petite ville de la Corne de l’Afrique aux plus hautes sphères du pouvoir à Paris, n’était pas une simple ambition personnelle, mais une réponse aux inégalités systémiques et aux tensions géopolitiques qui caractérisaient son époque. Contrairement aux grands orateurs de la France métropolitaine, la carrière parlementaire de Gouled fut marquée non par des manifestes idéologiques, mais par une attention implacable et quasi technique portée aux besoins concrets du territoire du Somaliland français. Cette période s’apparentait moins à une répétition générale de l’indépendance qu’à un apprentissage approfondi des rouages du pouvoir – un apprentissage qui lui permit d’acquérir l’influence administrative, les réseaux diplomatiques et la patience stratégique nécessaires pour devenir plus tard le premier président de Djibouti. Son histoire illustre la complexité d’une société multiculturelle aux prises avec son passé colonial tout en aspirant à un avenir inclusif, révélant comment un député territorial français a transformé le parlement, d’un outil de contrôle colonial, en une école de gouvernance.
Jeunesse et éveil politique
Issu d’une famille attachée au sens civique, Gouled grandit au cœur des riches traditions et de l’histoire mouvementée de la Corne de l’Afrique, où la présence coloniale française imprégnait le quotidien. Ses années de formation furent marquées par une double influence : l’héritage culturel de sa communauté Issa et les structures administratives de la République française. Poursuivant son apprentissage en France, il s’imprègne de la langue et de la culture politique qui façonneront plus tard son idéologie. C’est dans l’effervescence des rues parisiennes, au milieu de débats intellectuels passionnés, que sa conscience politique se cristallise. Il prend alors pleinement conscience des inégalités subies par les sujets coloniaux et les immigrés, ce qui fait naître en lui une passion pour la justice sociale qui définira sa carrière. Avant d’entrer en scène sur la scène nationale, il siège au Conseil représentatif de la colonie et co-fonde avec Harbi le Club des jeunes Somaliens et Danakils ainsi qu’un syndicat, démontrant déjà son talent pour la création de coalitions, qui deviendra sa marque de fabrique.
Sénateur de la Quatrième République (1952–1958)
La carrière parlementaire de Gouled débuta au Sénat (alors Conseil de la République) en mai 1952. Membre du Rassemblement du Peuple Français (RPF), parti gaulliste, il représenta sa colonie avec une modération pragmatique qui fut, semble-t-il, appréciée à Paris. La caractéristique la plus marquante de ses premiers travaux résidait dans leur ancrage thématique dans les infrastructures, l’économie et la protection sociale. Il ne s’adonnait pas à des débats abstraits sur le colonialisme ; il préférait soumettre des rapports officiels et des propositions concrètes. En 1955, il déposa une résolution visant à construire une cale sèche à Djibouti – une infrastructure essentielle pour un port régional et une plaque tournante du commerce – tout en soulignant l’insuffisance des infrastructures aéroportuaires locales, témoignant ainsi d’une vision prospective de la logistique. Parallèlement, il défendit sans relâche les travailleurs marginalisés : en juillet 1953, il souleva le sort des marins marchands sans emploi originaires des territoires d’outre-mer et, en mai 1956, il avait mené une enquête officielle sur le sujet, transformant une revendication sociale en un dossier législatif documenté. De même, son intervention pour obtenir la création, longtemps retardée, d’un centre pour anciens combattants à Djibouti a démontré un engagement judicieux à honorer la contribution locale aux guerres françaises, en revendiquant des droits par le biais d’un service reconnu.
Au-delà du développement et du bien-être social, le parcours de Gouled révèle une sensibilité précoce et aiguë à la souveraineté territoriale. En 1954, il dénonce formellement un protocole franco-éthiopien qui conduit à la cession de la région d’Afambo – un défi public à la diplomatie française qui signale que sa loyauté première va à l’intégrité géographique de son territoire, et non à la métropole coloniale. Parallèlement, il maîtrise les instruments juridiques du changement politique. Lors du débat historique sur la LOI-CADRE en juin 1956, qui accorde le suffrage universel aux territoires d’outre-mer, Gouled ne se contente pas de célébrer la réforme ; il propose activement des amendements pour assurer le renouvellement du conseil représentatif local avant mai 1957. Il s’agit d’une manœuvre stratégique et procédurale visant à accélérer l’autonomie locale en fixant un calendrier contraignant – imposant le changement par la voie parlementaire plutôt que d’attendre la bonne volonté de Paris. Malgré ces efforts, il perd sa tentative de réélection au Sénat le 8 juin 1958, une défaite qui s’avérera toutefois temporaire.
Le député de la Cinquième République (1959–1962)
Gouled fit un retour remarqué sur la scène nationale en remportant une élection partielle à l’Assemblée nationale le 19 avril 1959, obtenant 50,5 % des voix sous l’étiquette de l’Union gaulliste pour la Nouvelle République (UNR). Cette période marqua une évolution politique significative. Alors qu’il avait auparavant privilégié le statu quo, il utilisa désormais sa tribune pour plaider en faveur d’une modification du statut du Somaliland français, protestant activement contre la discrimination dont était victime sa communauté territoriale. Son initiative la plus notable survint en 1961, lorsqu’il présenta un projet de loi visant à accorder au territoire un statut d’autonomie. Cependant, le projet fut jugé irrecevable par le gouvernement français, et il se retira par la suite de son parti – un tournant décisif qui illustra les limites de son approche modérée au sein de l’establishment gaulliste et annonça son évolution vers une position plus résolument indépendante. Il perdit son siège à l’Assemblée nationale lors des élections de 1962, mettant ainsi un terme à sa carrière parlementaire parisienne.
L’apprenti procédural et la figure symbolique
Pourtant, l’élément le plus formateur de l’« apprentissage » législatif de Gouled s’est déroulé hors des hémicycles. Son séjour à Paris lui a permis d’acquérir une connaissance approfondie des rouages administratifs et juridiques français – une expertise qu’il a mise à profit en 1957 pour fonder son propre parti, la DIEST (Défense des Intérêts Économiques et Sociaux du Territoire), dans le but précis de contrer le parti au pouvoir. Il avait compris que, dans le système français, le pouvoir politique s’exerçait par la maîtrise des aspects juridiques et administratifs, la connaissance des procédures et la capacité à naviguer dans les méandres de l’administration, et non par la seule éloquence. Cette expérience lui a donné l’influence administrative nécessaire pour devenir vice-président du Conseil de gouvernement en 1958, puis président. En somme, Paris est devenu son laboratoire politique.
Derrière cette rigueur quasi technique se cachait une conscience culturelle et symbolique profonde. Appartenant à une minorité, Gouled était confronté à la complexité de représenter une double identité : l’une ancrée dans son héritage et l’autre façonnée par son expérience française. Il comprenait que la richesse de la société française résidait dans sa diversité et il a défendu avec ferveur des initiatives mettant en lumière les contributions des différents groupes culturels. Sa présence au Parlement ne se limitait pas à la production législative ; elle constituait un témoignage historique de l’évolution de la société française. Il a su exprimer avec éloquence les luttes des communautés marginalisées, utilisant sa tribune pour rapprocher les camps et favoriser la collaboration entre les différentes factions politiques, même lorsque ses propositions se heurtaient à l’opposition de ceux qui le percevaient comme une menace pour l’ordre établi.
Défis, triomphes et héritage durable
Tout au long de sa carrière parlementaire, Gouled a dû relever des défis qui ont mis sa détermination à l’épreuve, qu’il s’agisse des intérêts coloniaux profondément enracinés ou des tensions ethniques au sein de son propre territoire. Pourtant, il s’est engagé dans un dialogue constructif, cherchant à comprendre les critiques tout en défendant une vision inclusive. Un moment décisif fut un débat passionné sur l’immigration et la politique d’outre-mer, où sa défense ardente des contributions des immigrés a suscité un débat national sur l’avenir multiculturel de la France.
La carrière parlementaire d’Hassan Gouled fut, en définitive, un modèle de patience stratégique. En se concentrant sur les infrastructures locales, les droits des travailleurs, la défense des frontières et les manœuvres procédurales, il transforma le Parlement français, d’instrument de contrôle colonial, en une école de gouvernance. Il s’imposa non pas comme un révolutionnaire enflammé, mais comme un administrateur chevronné qui avait compris que les routes, les ports, les prestations aux anciens combattants et un calendrier électoral précis constituaient les fondements d’une véritable souveraineté. Au-delà des politiques qu’il a défendues, son héritage réside dans l’inspiration qu’il a insufflée : il est devenu un mentor pour de jeunes politiciens issus de milieux sous-représentés et un symbole d’espoir pour celles et ceux qui aspiraient à une société plus juste.
Lorsque l’indépendance fut enfin proclamée en 1977, c’est Gouled, le discret parlementaire des années 1950, qui était prêt à assumer les fonctions de dirigeant. Son parcours, des comptes rendus arides et méticuleux des propositions parlementaires à la présidence d’un Djibouti souverain, illustre la force durable d’une résilience pragmatique. Dans un monde de plus en plus polarisé, son histoire nous rappelle que le véritable leadership réside souvent non pas dans les grands discours, mais dans le travail patient et minutieux de construction des institutions et des infrastructures sur lesquelles se forgent les nations – et les identités.
