Deuxième partie : La trahison de la pensée stratégique
Les grands théoriciens militaires, dont les travaux ont façonné la pensée stratégique à travers les siècles, seraient consternés par les guerres que nous observons aujourd’hui. Sun Tzu, Clausewitz, Machiavel, Jomini et Liddell Hart – chacun a abordé la guerre sous un angle différent et avec des priorités différentes, mais tous ont compris que la guerre doit servir un but rationnel et être guidée par la sagesse stratégique. La guerre menée par Trump et Netanyahou en Iran, à Gaza et au Liban viole tous les principes qu’ils ont énoncés.
Sun Tzu : L’inversion de la sagesse
« L’Art de la guerre », du stratège chinois de l’Antiquité, demeure le traité militaire le plus influent jamais écrit. Il est réputé pour privilégier la stratégie à la force brute, pour considérer la victoire sans combat comme l’accomplissement suprême et pour souligner l’importance de la connaissance de soi et de l’ennemi. Or, les principes fondamentaux de Sun Tzu sont systématiquement bafoués dans les conflits modernes.
Principe : L’art suprême de la guerre est de soumettre l’ennemi sans combattre.
Pratique contemporaine : La guerre est menée comme une fin en soi, sans aucun intérêt apparent pour la soumission de l’ennemi par d’autres moyens que la destruction totale. La possibilité d’un règlement négocié, d’un compromis politique, de la prise en compte de griefs légitimes est rejetée comme un signe de faiblesse ou de trahison. La guerre devient non plus le dernier recours, mais le premier et unique recours.
Principe : Connaître son ennemi et se connaître soi-même.
Pratique contemporaine : L’ennemi n’est pas compris, mais caricaturé, réduit à des abstractions démoniaques sans rapport avec la réalité. Le soi n’est pas examiné de manière critique, mais célébré comme intrinsèquement juste. Cette ignorance mutuelle fait que la stratégie est remplacée par l’illusion et que les opérations militaires sont guidées par l’illusion plutôt que par le renseignement.
Principe : Toute guerre repose sur la tromperie.
Pratique contemporaine : La tromperie est employée non contre l’ennemi, mais contre sa propre population et la communauté internationale. Les justifications de la guerre évoluent et se transforment, la réalité du terrain est occultée et les véritables objectifs des actions militaires sont dissimulés derrière des couches de propagande et de désinformation. Lorsque la tromperie devient auto-tromperie, toute stratégie devient impossible.
Principe : Remporter cent victoires en cent batailles ne représente pas l’apogée de l’habileté. Soumettre l’ennemi sans combattre, voilà l’apogée de l’habileté.
Pratique contemporaine : Les victoires se mesurent en pertes humaines et en destructions, non en objectifs politiques atteints. Chaque « victoire » crée plus d’ennemis qu’elle n’en élimine, condamnant la guerre à la permanence et la paix à s’éloigner inexorablement. L’accumulation de succès tactiques engendre l’échec stratégique.
Carl von Clausewitz : La guerre sans politique
Le chef-d’œuvre du théoricien prussien, De la guerre, demeure l’analyse la plus aboutie de la nature et du caractère de la guerre. La célèbre maxime de Clausewitz – selon laquelle la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens – a établi le lien fondamental entre violence et finalité politique qui a guidé la pensée stratégique pendant deux siècles.
La guerre contemporaine que nous examinons a rompu ce lien. La finalité politique qui devrait guider et limiter l’action militaire est devenue ambiguë, fluctuante et, en fin de compte, dénuée de sens. Lorsqu’on leur demande d’expliciter l’objectif politique qui justifie l’immense destruction, les dirigeants se contentent de platitudes plutôt que de véritables objectifs : « détruire le Hamas », « restaurer la dissuasion », « garantir la sécurité ». Il ne s’agit pas d’objectifs politiques, mais de tâches militaires ; elles décrivent des moyens plutôt que des fins. La véritable finalité politique – quelle qu’elle soit – demeure inexprimée, voire même jamais analysée.
Clausewitz a également introduit la distinction cruciale entre « guerre limitée » et « guerre absolue ». Dans son cadre théorique, la guerre absolue est une abstraction : une guerre affranchie de toute contrainte et poussée à son extrême logique. En réalité, la guerre est toujours limitée par des objectifs politiques, par les moyens disponibles, par la résistance de l’ennemi et par les frictions inhérentes aux opérations militaires. La guerre à laquelle nous assistons aujourd’hui en Iran s’affranchit de ces limitations. Elle appréhende la guerre absolue non comme un concept théorique, mais comme une réalité opérationnelle : la destruction pour elle-même, une violence sans contrainte politique, la guerre comme force pure et non comme instrument.
Le « brouillard de la guerre » identifié par Clausewitz – l’incertitude qui entoure toutes les opérations militaires – a été instrumentalisé plutôt que reconnu. L’incertitude n’est pas un inconvénient de la guerre à gérer ; c’est une stratégie délibérée à exploiter. L’ambiguïté qui caractérise ce conflit sert à semer la confusion chez les adversaires, à diviser l’opinion internationale et à soustraire les décideurs à leurs responsabilités. Mais elle garantit aussi l’absence de stratégie cohérente et une succession d’improvisations sans but précis ni objectif final.
Nicolas Machiavel : Prudence abandonnée
La réputation de Machiavel comme maître du mal occulte sa véritable contribution à la pensée stratégique : une analyse pragmatique des réalités politiques et militaires qui met l’accent sur la prudence, l’adaptabilité et le rapport entre les moyens et les fins. Même dans Le Prince, où il apparaît le plus cynique, Machiavel insiste sur le fait que la cruauté doit être « bien employée » : rapide, décisive, justifiée par la nécessité et suivie de réconciliation.
La guerre dont nous sommes témoins aujourd’hui en Iran viole tous les principes machiavéliques de la cruauté prudente. La violence n’est pas soudaine, mais prolongée, s’étirant pendant des mois, voire des années, sans résolution. Elle n’est pas décisive, mais progressive, tuant des milliers de personnes sans parvenir à une vision stratégique claire. Elle n’est pas suivie de réconciliation, mais d’une vengeance renouvelée, garantissant que chaque cycle de violence engendre le suivant. C’est une cruauté mal employée, une cruauté qui ne sert aucun dessein politique, qui aliène plutôt qu’elle ne soumet, qui crée des ennemis plus vite qu’elle n’en élimine.
Machiavel a également souligné l’importance de conserver le soutien des populations, tant les siennes que celles des populations conquises. La guerre contemporaine semble viser l’effet inverse : aliéner la population conquise par des châtiments collectifs et une occupation humiliante, tout en divisant sa propre population par les compromis moraux nécessaires au maintien d’une violence sans limites. Il en résulte un épuisement stratégique plutôt qu’une victoire stratégique.
Antoine-Henri Jomini : La logique de la guerre abandonnée
Jomini, grand théoricien de la guerre napoléonienne, s’est efforcé d’identifier les principes fondamentaux de la réussite militaire. Son insistance sur les lignes d’opérations, la concentration des forces et l’importance des positions stratégiques a façonné l’enseignement militaire pour des générations.
La guerre à laquelle nous assistons aujourd’hui en Iran semble avoir abandonné toute logique opérationnelle cohérente. Les lignes d’opération sont confuses et se chevauchent ; les forces sont dispersées plutôt que concentrées ; les positions stratégiques sont détruites plutôt que sécurisées. La destruction des infrastructures, le massacre de civils, l’assassinat de dirigeants, la démolition de maisons : ces actions ne contribuent à aucun objectif opérationnel intelligible. Elles ne représentent pas une stratégie, mais son absence.
Jomini a également souligné l’importance d’obtenir le soutien de la population en territoire occupé, un principe que l’expérience de la guerre contre-insurrectionnelle n’a fait que renforcer. La pratique contemporaine semble viser l’effet inverse : faire de chaque membre de la population occupée un ennemi permanent, susciter la résistance plutôt que de la vaincre, et transformer l’occupation en une guerre permanente plutôt qu’en une nécessité temporaire. L’occupation de la Palestine en est un exemple flagrant.
BH Liddell Hart : L’approche indirecte inversée
Le concept d’« approche indirecte » du stratège britannique soulignait l’importance d’éviter les points forts de l’ennemi, de provoquer la surprise et de perturber son équilibre psychologique et logistique plutôt que de détruire ses forces par une confrontation directe.
La guerre contemporaine représente l’approche directe érigée en dogme : confrontation frontale avec les forces ennemies, guerre d’usure où les vies sont sacrifiées au profit de l’hégémonie ou du territoire, destruction plutôt que perturbation comme objectif principal. L’approche indirecte – qui pourrait consister à s’attaquer aux griefs politiques alimentant la résistance, à isoler l’ennemi par la voie diplomatique ou à trouver des alternatives à la confrontation militaire directe – est rejetée comme une faiblesse ou une forme d’apaisement.
Liddell Hart a également souligné l’importance de l’« objectif », c’est-à-dire la finalité politique que sert l’action militaire. Dans les conflits contemporains, l’objectif est devenu si diffus et ambigu qu’il ne fournit aucune orientation aux opérations militaires. S’agit-il de détruire le Hamas ? D’éliminer ses dirigeants ? De tuer le président iranien ? De mettre fin aux tirs de roquettes ? De libérer les otages ? De rétablir la dissuasion ? De modifier le paysage politique régional ? De contenir la Russie et la Chine ou de les affronter ? Chacun de ces objectifs suggère des approches opérationnelles différentes ; ne pas choisir parmi elles garantit qu’aucune ne sera atteinte.
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Suite dans la partie III



