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Le droit à réparation : comprendre les griefs des Issa au Somaliland

Le droit à réparation : comprendre les griefs des Issa au Somaliland

Introduction

La question de savoir si l’on peut reprocher à un peuple marginalisé de chercher à obtenir réparation pour ses griefs légitimes n’est pas purement théorique ; elle touche au cœur même de la légitimité de l’État, des droits humains et du contrat social entre gouvernés et gouvernants. Pour la communauté Issa du Somaliland, cette question revêt une importance capitale. Systématiquement exclus de la représentation politique, économiquement négligés et culturellement opprimés, les Issa se trouvent pris au piège entre la promesse d’un État stable et la réalité d’une marginalisation délibérée. Cet essai soutient que l’on ne saurait reprocher à la communauté Issa ses tentatives de réparation pour ses griefs légitimes, car son exclusion viole fondamentalement les principes de gouvernance inclusive sur lesquels le projet de construction étatique du Somaliland était censé reposer.

Le contexte historique de l’exclusion

La déclaration d’indépendance du Somaliland en 1991 reposait sur un système de partage du pouvoir clanique visant à mettre fin à des décennies de guerre civile. La conférence de Borama de 1993 a établi un cadre destiné à équilibrer les intérêts des différents groupes de parenté, le clan Isaaq – qui dominait le Mouvement national somalien (SNM) – jouant un rôle central. Si ce système a permis d’instaurer une relative stabilité dans la région, il a également ancré des mécanismes d’exclusion qui perdurent depuis des décennies.

Pour la communauté Issa, principalement concentrée dans la région de Selel-Awdal, cet accord politique s’est révélé profondément vicié. Les Issa, ainsi que des clans voisins comme les Gadabuursi, ont éprouvé ce que les chercheurs décrivent comme un « sentiment collectif de marginalisation » qui « se cristallise périodiquement en revendications pour une administration Guban ou Awdal distincte ». Cette marginalisation n’est pas fortuite, mais systématique : elle résulte délibérément de calculs politiques qui privilégient certains clans au détriment d’autres. Cette marginalisation n’est pas le fruit du hasard ; elle a été planifiée et orchestrée par des manœuvres présidentielles visant à exclure les Issa par un décret illégal.

Exclusion politique : l’architecture de la privation des droits civiques

Les griefs politiques de la communauté Issa sont profonds et structurels. Elle n’est représentée dans aucun des trois pouvoirs de l’État : exécutif, législatif et judiciaire. Il ne s’agit pas d’un oubli, mais d’une conséquence délibérée de l’organisation des élections, des nominations et de la répartition du pouvoir.

Au sein de la présidence, les voix des Issa restent totalement absentes. Aucun Issa n’a occupé de poste ministériel important, de fonction de conseiller présidentiel, ni de haute responsabilité dans la fonction publique. Le pouvoir législatif les exclut également, la répartition des sièges parlementaires désavantageant systématiquement leur communauté. Le pouvoir judiciaire, censé contrebalancer le pouvoir exécutif, reflète lui aussi ce schéma d’exclusion.

En dehors des structures gouvernementales officielles, les Issa sont exclus des instances clés qui façonnent la vie nationale : commissions électorales, organes de planification économique, comités de surveillance de l’éducation et autres institutions déterminant l’allocation des ressources et l’orientation des politiques. Cette exclusion totale garantit que leurs intérêts ne sont jamais représentés, leurs préoccupations jamais exprimées et leurs besoins jamais pris en compte au plus haut niveau de la prise de décision.

Cette marginalisation politique n’est pas seulement symbolique. Elle se traduit directement par une précarité matérielle, comme nous le verrons.

Négligence économique et sociale : les conséquences de l’exclusion

La situation économique de la communauté Issa est dramatique. Malgré les affirmations du Somaliland quant à son développement et ses progrès, les Issa n’ont bénéficié d’aucun projet de développement significatif. Alors que d’autres régions ont vu des investissements dans les infrastructures, la construction de routes et un développement économique, les zones Issa restent négligées. Cette exclusion économique n’est pas due au hasard géographique, mais à une politique délibérée de marginalisation qui prive cette communauté des fruits du développement national.

Les conséquences sociales de cette négligence sont peut-être encore plus dévastatrices. Aucune école n’a été construite pour la communauté Issa. Aucun dispensaire ni centre de santé n’a été mis en place. Aucun projet d’adduction d’eau n’a été lancé. L’État n’a déployé aucun effort pour préserver les moyens de subsistance ruraux ni pour soutenir les communautés pastorales. Ce « mépris total de la vie », comme on le décrit, constitue une forme de violence structurelle qui prive la communauté Issa des services les plus élémentaires, indispensables à sa dignité et à sa survie.

Le plus inquiétant est sans doute l’incitation active des communautés voisines à s’opposer aux Issa, instrumentalisant les tensions claniques pour maintenir son emprise et empêcher toute mobilisation des Issa. Cette stratégie de division pour mieux régner ne fait qu’aggraver la marginalisation et compromettre toute possibilité de réparation pacifique.

Suppression culturelle : la crise du Xeer Ciise

La récente crise liée au droit coutumier du Xeer Ciise, reconnu par l’UNESCO, illustre de façon frappante la dimension culturelle de la marginalisation des Issa. En décembre 2024, l’UNESCO a inscrit le Xeer Ciise sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le reconnaissant comme un système de gouvernance démocratique « rigoureusement codifié » qui promeut « la justice, la réconciliation et la cohésion sociale ». Cette reconnaissance internationale a confirmé ce que la communauté Issa savait depuis longtemps : ses systèmes de gouvernance traditionnels sont sophistiqués, légitimes et dignes de respect.

Lorsque les Issa ont prévu une célébration dans la ville historique de Zeila en décembre 2025 pour marquer cette reconnaissance, les autorités du Somaliland ont annulé l’événement sous la pression de clans rivaux. Les Issa ont perçu cette annulation non comme une simple décision administrative, mais comme une atteinte à un droit culturel profondément ancré. Le conflit qui s’en est suivi a dégénéré, passant de la protestation citoyenne à la mobilisation ouverte des clans, entraînant des morts, des blessés et une polarisation accrue.

Cette répression des célébrations culturelles témoigne de la profondeur de la marginalisation des Issa. Une communauté célébrant une réussite internationalement reconnue en matière d’expression culturelle pacifique s’est heurtée à la force de l’État et à l’opposition active de clans rivaux. Cela laisse penser que même l’identité culturelle des Issa – leur histoire, leurs traditions, leurs systèmes de gouvernance – est perçue comme une menace pour le pouvoir en place.

La fragilité du règlement politique du Somaliland

Les griefs des Issa révèlent une crise plus profonde au sein du développement politique du Somaliland. Si le Somaliland a été salué comme un exemple de réussite en matière de construction étatique en Afrique, sa stabilité repose davantage sur des compromis informels que sur un cadre politique institutionnalisé. Cette approche, qui s’appuie sur la négociation constante des relations claniques, fonctionne tant que toutes les parties se sentent incluses. Lorsque la marginalisation s’enracine, la fragilité du système apparaît au grand jour.

La crise Issa révèle également la « fragilité des accords de longue date » et une « crise structurelle des relations centre-périphérie ». La réponse de l’État aux griefs des Issa — la force, la répression et l’encouragement des clans rivaux — suggère une incapacité à gérer les « conflits périphériques » qui risque de reproduire la trajectoire d’autres régions sécessionnistes.

Pour que le projet de construction de l’État du Somaliland aboutisse, il est impératif de s’attaquer à ces problèmes structurels. Les revendications de la communauté Issa ne visent pas à saper l’existence du Somaliland, mais à revendiquer la place qui lui revient en son sein. Il ne s’agit pas de séparation, mais d’inclusion ; non pas de rejet de l’État, mais d’exigence qu’il tienne ses promesses.

Le droit à réparation : légitime et légal

Dans ce contexte, peut-on reprocher à la communauté Issa de chercher à obtenir réparation pour ses injustices ? La réponse est non. Lorsqu’une communauté est exclue du pouvoir politique, privée de développement économique et de services sociaux, et subit une répression culturelle, elle a non seulement le droit, mais peut-être aussi le devoir de demander réparation.

Le droit international, les principes constitutionnels et les droits humains fondamentaux reconnaissent le droit des groupes marginalisés de protester contre leur traitement et d’exiger leur inclusion. Les Issa ont privilégié les moyens pacifiques : mobilisation politique, célébrations culturelles et expression publique de leurs griefs. Le fait que ces actions aient été accueillies par la force plutôt que par le dialogue jette un discrédit non pas sur les Issa, mais sur l’État censé les représenter.

Les violences et les troubles à Selel-Awdal sont les conséquences d’un système qui exclut plutôt qu’il n’inclut, qui marginalise plutôt qu’il n’intègre, qui réprime plutôt qu’il n’écoute. Il incombe aux autorités centrales d’Hargeisa de prévenir de nouveaux conflits. Elles doivent dépasser la gestion ponctuelle des relations claniques et s’engager dans un cadre politique institutionnalisé qui reconnaisse les droits, l’histoire et la dignité de toutes les communautés.

La voie à suivre

Résoudre la crise d’Issa exige bien plus que des solutions superficielles. Il faut repenser en profondeur la structure politique du Somaliland afin de garantir une véritable inclusion de toutes les communautés. Cela pourrait impliquer :

Intégrité territoriale : Garantir l’intégrité territoriale du district de Sayla de 1960 et le rétablissement des droits électoraux.
Représentation politique : Assurer la représentation des Issa au Parlement, au gouvernement et au sein des principales commissions.
Développement économique : Orienter les projets de développement vers les zones Issa afin de remédier au manque d’attention historique.
Investissement social : Construire des écoles, des infrastructures de santé et des projets d’adduction d’eau pour répondre aux besoins humains fondamentaux.
Reconnaissance culturelle : Respecter le patrimoine culturel Issa, notamment le Xeer Ciise, et permettre l’expression pacifique de cette culture.
Réforme institutionnelle : Passer d’un système d’équilibre clanique informel à un cadre politique institutionnalisé garantissant à toutes les communautés le droit de se faire entendre.

Ces mesures exigent une volonté politique, des ressources et un véritable engagement en faveur d’une gouvernance inclusive. Elles sont toutefois essentielles pour que le Somaliland puisse honorer ses engagements constitutionnels et éviter le conflit que la marginalisation chronique engendre inévitablement.

Conclusion

La lutte de la communauté Issa pour obtenir réparation de ses griefs légitimes ne saurait être qualifiée de rébellion ou d’illégitimité. Elle est la réaction naturelle d’un peuple exclu du pouvoir politique, privé de développement et dont l’identité culturelle est bafouée. La question n’est pas de savoir si les Issa ont le droit de demander réparation, mais si le système politique du Somaliland est en mesure de répondre à leurs revendications légitimes.

La réponse à cette question déterminera non seulement l’avenir de la communauté Issa, mais aussi celui du Somaliland tout entier. Un État incapable d’inclure tous ses citoyens, d’offrir services et reconnaissance à toutes les communautés, et qui répond aux griefs légitimes par la force plutôt que par le dialogue, ne peut perdurer. Les Issa ne sont pas le problème ; ils sont le symptôme d’une crise structurelle plus profonde qu’il est impératif de résoudre pour que la promesse de stabilité et de prospérité du Somaliland puisse se réaliser pour l’ensemble de sa population.

La responsabilité du conflit n’incombe pas aux personnes marginalisées qui réclament justice, mais au système qui les marginalise. La voie de la paix passe par l’inclusion, la reconnaissance et le travail ardu de construction d’un État qui représente véritablement tous ses citoyens. Les griefs de la communauté Issa sont légitimes et fondés, et leurs efforts pour les obtenir ne sont pas blâmables, mais au contraire louables : ils témoignent de leur résilience et de leur conviction que la justice peut encore triompher.

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