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Le lien qui se construit et le lien qui se consume

Le lien qui se construit et le lien qui se consume

Dans l’immensité désolée du Maghreb du XIVe siècle, un homme d’État et érudit déchu du nom d’Ibn Khaldoun contemplait l’ascension et la chute des empires. Des ruines des dynasties fragmentées, il tira une idée singulière et puissante : l’asabiyah. Souvent traduite par « sentiment d’appartenance » ou « cohésion sociale », l’asabiyah était, pour Ibn Khaldoun, le cœur même de la civilisation — cette solidarité farouche et instinctive qui permet à un peuple de s’unir, de conquérir et de bâtir. Pourtant, à l’instar du feu ou des inondations, cette force recèle une dualité. Cultivée par la sagesse politique, elle fonde des dynasties. Livrée à elle-même, sans but unificateur, elle se consume. Nulle part cette distinction tragique n’apparaît avec autant de force que dans le contraste entre l’asabiyah classique d’Ibn Khaldoun et le tribalisme destructeur qui a parfois fracturé la société somalienne.

Pour Ibn Khaldun, l’asabiyah n’est ni bonne ni mauvaise. Elle représente la force brute, pré-politique, d’un groupe – généralement nomade ou rural – qui lui permet de survivre dans un monde hostile. Ce lien se fonde sur les liens du sang, le partage des épreuves et la loyauté mutuelle. Dans sa forme la plus saine, l’asabiyah confère la force morale qui soude une communauté : les forts protègent les faibles, le groupe venge ses torts et l’action collective devient une seconde nature. C’est précisément cette asabiyah qui permet aux tribus bédouines de dominer les villes sédentaires et décadentes. Elle est l’âme du bâtisseur de dynastie.

Ibn Khaldun insiste sur le fait qu’une asabiyah réussie se doit d’être tournée vers l’extérieur dans son ambition et de modérer sa violence. Elle reconnaît que, pour perdurer, elle doit se transformer en droit, en fiscalité et en un État stable. Le sentiment d’appartenance à un groupe ne disparaît pas ; il évolue vers une loyauté patriotique et une autorité institutionnelle. Une dynastie fondée sur une asabiyah brute qui refuse de mûrir est une dynastie vouée à s’effondrer en trois ou quatre générations.

À présent, confrontons cette vision classique à la dure réalité du tribalisme destructeur tel qu’on l’a observé en Somalie, notamment après l’effondrement de l’État en 1991. Là-bas, l’asabiyah n’a pas construit ; elle a brûlé. Ce qui a émergé n’était pas la solidarité constructive d’Ibn Khaldun, mais une version pervertie : la loyauté clanique s’est retournée contre elle-même jusqu’à devenir un instrument d’exclusion, de vengeance et de fragmentation.

Dans le contexte somalien, le terme « tribalisme » désigne souvent le qabiil, un système hiérarchisé de clans, de sous-clans et de groupes de tutelle. Lorsqu’il fonctionnait comme l’avait prévu Ibn Khaldoun, le qabiil garantissait la justice, la mobilité pastorale et la sécurité sociale. Le cas de la communauté Issa au Somaliland illustre de façon poignante cette transformation, dont le Xeer Issa peut servir de modèle. Mais en l’absence d’un État central en Somalie, et avec l’afflux d’armes modernes et la manipulation politique, ce même qabiil a muté. Il est devenu un tribalisme destructeur : une loyauté paranoïaque et à somme nulle où la survie d’un clan exige la marginalisation d’un autre. Au Somaliland, le sort de la communauté Issa est un exemple parfaitement représentatif de cette réalité. Partout en Somalie, les points de contrôle se multiplient. Les puits deviennent la propriété d’une seule lignée. Un homme est tué non pas pour son crime, non pas pour une cause juste, mais pour le nom de son grand-père.

C’est là que réside la divergence la plus marquée entre l’asabiyah d’Ibn Khaldun et le tribalisme destructeur somalien : la présence d’un horizon politique.

L’asabiyah d’Ibn Khaldun est toujours associée à une couronne, une capitale, un percepteur d’impôts – une forme de mulk (autorité royale). Même le groupe bédouin le plus féroce, sous l’influence de l’asabiyah, rêve de la ville. Le tribalisme somalien destructeur, en revanche, ne rêve que de vengeance. C’est une asabiyah sans perspective de sortie. C’est un cercle vicieux de loyauté, où le seul ennemi est le clan voisin et le seul but n’est pas de bâtir un État, mais d’empêcher tout autre clan d’en faire autant.

Imaginez un feu de camp. Entre les mains d’Ibn Khaldun, il est une forge d’armes et un foyer pour l’élaboration des lois. Sous l’emprise d’un tribalisme destructeur, ce même feu devient une torche transmise entre frères en conflit, n’allumant que des bûchers funéraires. Une flamme réchauffe l’umran (la civilisation) ; l’autre ne laisse que fasad (la ruine).

Pourtant, pour être juste envers la société somalienne, Ibn Khaldoun lui-même ne confondait pas la pathologie avec le principe. Il comprenait que l’asabiyah dégénère avec le temps en luxe, en décadence et en luttes intestines. Ce qu’a connu la Somalie n’était pas un échec de l’asabiyah, mais son accélération vers l’entropie : un cycle dynastique s’est effondré en une seule génération de guerre civile, sans laisser de dynastie en héritage.

La leçon à tirer n’est donc pas que le tribalisme soit toujours mauvais. Ibn Khaldoun qualifierait cette conclusion de simpliste. La leçon est que le sentiment d’appartenance à un groupe, dénué d’ambition de construction étatique, est une arme qui blesse celui qui la manie. Pour les Somaliens – et pour toute communauté tiraillée entre liens du sang et appartenance – le défi demeure fondamentalement khaldounien : comment préserver la loyauté et l’entraide de l’asabiyah tout en maîtrisant son penchant pour la vengeance ? Comment transformer ce lien destructeur en un lien bâtisseur ?

Au final, le fantôme d’Ibn Khaldoun ne déplore pas le tribalisme somalien. Il le reconnaît. Il a vu ce même feu consumer les dynasties de son époque. Et il murmure la même vérité : l’asabiyah sans État est une rébellion sans avenir.
Dans le contexte somalien, notamment dans des régions comme le Somaliland, cette dynamique est particulièrement manifeste. Si l’asabiyah d’Ibn Khaldoun favorise l’unité entre les clans et les groupes, l’absence d’un cadre étatique solide peut transformer cette solidarité en une rébellion sans direction ni but. Sans système de gouvernance reconnu pour canaliser les aspirations collectives, le potentiel de changement constructif s’amenuise, laissant les communautés vulnérables à la fragmentation et aux conflits, au lieu de favoriser un développement durable.

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