Le vide de souveraineté : comment l’inaction du Somaliland face à la célébration de Xeer Issa menace ses propres fondements :
Le 5 décembre 2024, la reconnaissance du Xeer Cisse par l’UNESCO a marqué une étape importante pour le patrimoine culturel somalien. Cet ancien code juridique, qui a guidé la coexistence pacifique et la résolution des conflits au sein de la communauté Issa de la région de Guban pendant plus de cinq siècles, a été inscrit à juste titre comme trésor immatériel de l’humanité. Cette reconnaissance n’était pas seulement une victoire pour les Issa ; elle résonnait comme un triomphe pour tous les Somaliens, mettant en lumière un système de gouvernance autochtone antérieur à l’État moderne. Cependant, la célébration prévue du premier anniversaire à Zailac – berceau historique du Xeer et lieu d’intégration des Issa Ougases – a révélé une crise profondément trompeuse au sein du Somaliland, un État en devenir qui aspire à la légitimité et à la reconnaissance.
Le rejet de cette célébration par la tribu Mahad Casse, un sous-clan de la communauté Gadabuursi, conjugué à la politique d’apaisement dangereuse menée par l’administration du Somaliland, a créé un vide où les principes fondamentaux de l’État – justice, ordre et souveraineté – sont gravement mis à mal. Les conséquences de cette inaction dépassent largement le cadre d’une simple fête culturelle ; elles menacent les fondements mêmes de la gouvernance du Somaliland et ses aspirations à la reconnaissance internationale.
Les racines de la résistance :
Le refus de la tribu Mahad Casse d’autoriser la célébration se dissimule derrière des motivations obscures, mais ses contours sont familiers dans le paysage politique somalien. Leur rhétorique, qualifiant les Issa d’« étrangers » et affirmant que « tout le pays appartient aux Gadabuursi », relève davantage d’une manœuvre politique que d’un fait historique. Cette revendication de primauté territoriale dans la région de Guban vise à instrumentaliser un événement culturel à des fins politiques, possiblement influencées par des dynamiques extérieures. En entravant la célébration, les Mahad Casse cherchent à saper les racines historiques des Issa à Zailac, remettant en cause tout récit qui affirme leur rôle fondateur dans l’histoire de la région. L’ironie est flagrante : les Xeer Issa ont longtemps régulé les interactions dans la région de Guban, imposant un cadre qui s’appliquait même à leurs voisins Mahad Casse.
Le rejet de cette célébration ne se limite pas à un simple déni du Xeer ; il s’agit d’un rejet pur et simple du pouvoir symbolique qu’elle confère : pouvoir sur l’héritage, l’appartenance et la primauté historique. Les actions du Mahad Casse reflètent une lutte plus large pour l’identité et le contrôle au sein d’un paysage politique fragmenté, où le patrimoine culturel est souvent instrumentalisé dans les rivalités claniques.
L’absence de l’État :
Pourtant, l’acteur le plus alarmant dans ce drame qui se déroule n’est pas la communauté dissidente, mais l’État absent. La réaction – ou plutôt l’absence de réaction – de l’administration du Somaliland constitue un échec catastrophique de gouvernance. En adoptant une politique d’« apaisement dangereux », le gouvernement ne maintient pas la paix ; il ne fait que repousser le conflit, accumulant une dette de stabilité insoutenable qui deviendra inévitablement exigible. Cette inaction crée un vide périlleux dans trois domaines critiques.
Premièrement, cela constitue un abandon volontaire de souveraineté. Un pilier fondamental de l’État est le monopole de la force légitime et l’autorité d’interpréter le droit. Lorsqu’un acteur non étatique peut opposer son veto à un événement culturel légal et internationalement reconnu sans conséquence, l’autorité de l’État devient purement théorique. Le silence du Somaliland indique que sa juridiction est négociable et que ses lois peuvent être bafouées par des ultimatums claniques. Cela compromet sa campagne de plusieurs décennies pour la reconnaissance internationale et donne l’image inquiétante d’un gouvernement incapable de gouverner son propre territoire.
Deuxièmement, la neutralité du gouvernement revient à cautionner l’agresseur. Dans tout conflit, le refus de défendre les droits légitimes d’une partie renforce intrinsèquement la position de celle qui viole ces droits. La communauté Issa a un droit clair et justifié à célébrer son héritage sur ses terres ancestrales. En s’abstenant d’intervenir et de protéger les droits des Issa, l’administration ne se contente pas de rester neutre ; elle laisse, de fait, l’obstruction de la Mahad Casse aboutir. Ceci crée un précédent dangereux : celui de l’efficacité des manœuvres de surenchère et du droit de veto, tandis que la patience respectueuse de la loi est ignorée.
Troisièmement, cette politique d’apaisement contrevient au contrat social fondamental. Le devoir premier d’un gouvernement est de garantir les droits et la sécurité de tous ses citoyens sans discrimination. La communauté Issa est citoyenne du Somaliland. En ne garantissant pas son droit à une assemblée culturelle pacifique, le gouvernement crée de facto une citoyenneté de seconde zone, où les droits sont subordonnés à l’approbation des clans voisins. C’est un terreau fertile pour l’aliénation, le ressentiment et, à terme, l’érosion de l’unité nationale. Le message adressé aux Issa est clair : ils ne peuvent compter sur l’État pour obtenir justice. Cette perception incite les communautés à recourir à des moyens alternatifs, non étatiques, pour faire valoir leurs droits, ce qui risque de conduire aux violences mêmes que le gouvernement cherche à éviter.
Une occasion manquée :
La célébration du Xeer Issa à Zailac ne devrait pas être source de discorde, mais de fierté nationale. Elle offre au Somaliland l’occasion de présenter au monde la richesse et le pluralisme de son patrimoine. La voie à suivre pour le gouvernement ne réside pas dans une diplomatie complexe, mais dans le respect de principes fondamentaux. Afin de reconquérir son autorité et de restaurer la confiance dans sa gouvernance, l’administration du Somaliland doit prendre des mesures décisives.
1. Adopter une position claire : Le gouvernement devrait publier une déclaration officielle reconnaissant la reconnaissance de l’UNESCO comme une victoire nationale et réaffirmant son engagement à garantir la célébration à Zailac, conformément à la loi et aux droits culturels. Cette déclaration devrait avoir un écho non seulement au Somaliland, mais aussi à l’international, renforçant l’image d’un État qui valorise son patrimoine diversifié.
2. Organisateur d’une médiation immédiate et transparente : L’administration doit jouer le rôle de médiateur impartial, en réunissant les aînés des communautés Issa et Mahad Casse afin d’aborder les chagrins légitimes. Toutefois, la médiation doit se dérouler sous la condition non négociable que la célébration ait lieu sous la protection de l’État. Cette approche peut favoriser le dialogue tout en affirmant l’autorité de l’État.
3. Respect de l’État de droit : Le gouvernement doit s’engager publiquement à déployer des forces de sécurité pour garantir la sécurité et l’ordre pendant les festivités. Il doit affirmer sans équivoque que toute obstruction sera réprimée par la force légale. Ce faisant, le Somaliland pourra réaffirmer son attachement à la justice et à l’État de droit.
4. Le rétablissement de l’intégrité territoriale et du caractère unitaire du district de Zailac de 1960 est crucial pour une paix et une stabilité durable. Les troubles actuels découlent d’une conspiration orchestrée par le président Rayaleh en 2005, motivée par des ambitions tribales démesurées qui ont sapé l’ordre constitutionnel. Cette manipulation a non seulement brisé les liens communautaires, mais a également perpétué des cycles de conflit. Il est essentiel de remédier à ce chagrin historique ; Sans rectifier ces injustices, la région restera vulnérable aux troubles, compromettant les efforts en faveur d’une gouvernance durable et de la cohésion sociale. Un engagement à rétablir les frontières originelles de Zailac pourrait ouvrir la voie à la réconciliation et à une stabilité durable.
La voie à suivre :
La question n’est plus de savoir pourquoi les tribus Mahad Casse adoptent un comportement provocateur, mais pourquoi le gouvernement du Somaliland leur permet de dicter les règles de la vie culturelle et politique. Le vide qui règne à Zailac est un vide de souveraineté, un vide de justice et un vide de leadership. Pour une nation qui a bâti son identité sur la résilience et l’autodétermination, céder à la coercition clanique est une trahison de son potentiel.
Si le Somaliland souhaite être reconnu comme un État légitime, il doit d’abord agir comme tel. Il doit garantir qu’à l’intérieur de ses frontières, le droit, et non la force, soit l’autorité suprême. L’anniversaire du Xeer Cissé, le 5 décembre 2025, sera plus qu’une simple célébration culturelle ; il constituera un référendum sur l’attachement du Somaliland aux principes de justice et d’ordre sur lesquels repose tout État légitime. Le moment est venu pour le Somaliland d’assumer pleinement son rôle d’entité souveraine, en embrassant la richesse de son patrimoine culturel et en défendant les droits de tous ses citoyens. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra espérer s’affranchir des luttes claniques et devenir un phare de stabilité et d’unité dans la Corne de l’Afrique.
