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L’échelle inversée : concilier les idéaux existentialistes et l’impératif de survie collective de l’Éthiopie

L’échelle inversée : concilier les idéaux existentialistes et l’impératif de survie collective de l’Éthiopie

L’existentialisme, qui met l’accent sur l’action individuelle, l’autonomie et la conscience subjective, offre un cadre éthique pertinent pour les sociétés stables et dotées d’une gouvernance établie. Dans ces contextes, la progression existentialiste s’étend des droits politiques aux libertés économiques et à l’expression culturelle, pour aboutir à la quête d’authenticité personnelle. Cependant, le contexte historique et socio-politique de l’Éthiopie présente une réalité différente : les fondements mêmes de l’État demeurent fragiles et sujets à controverse. Dans ce contexte, la progression existentialiste doit être inversée. Pour l’Éthiopie, l’intégrité territoriale, la mémoire historique et l’identité communautaire ne constituent pas des obstacles à la liberté ; elles sont essentielles à la réalisation des droits individuels. La Constitution de 1995, souvent critiquée comme un vestige autoritaire, apparaît comme un compromis nécessaire, un rempart fragile mais vital contre la fragmentation de la société.

Pourtant, cette inversion n’est pas une ascension linéaire et sans heurts. Elle est semée d’embûches : le piège essentialiste de la création de nouvelles minorités au sein de zones sécurisées, la tentation autoritaire de restreindre indéfiniment les libertés individuelles et la violente ambivalence de l’État face à sa propre clause de sécession. Pour surmonter ces périls, cette ascension inversée doit s’accompagner d’un socle inaliénable de droits individuels restreints – une approche à deux vitesses qui garantit la survie collective tout en empêchant la communauté de se transformer en une nouvelle prison.

L’idéal existentialiste occidental comme horizon lointain

Dans les démocraties post-industrielles stables, le cadre existentialiste opère selon une logique implacable. Les droits politiques – tels que la liberté d’expression, de réunion et de contestation – sont primordiaux, car ils incarnent l’affirmation de Jean-Paul Sartre selon laquelle les hommes sont « condamnés à être libres ». Ces droits garantissent que la communauté demeure un lieu de perpétuelle recréation plutôt qu’un dogme figé. Les droits économiques en découlent, comme l’a formulé Simone de Beauvoir, puisque la dépendance matérielle compromet le libre choix. Les libertés culturelles et religieuses deviennent des espaces d’expression individuelle, tandis que les revendications territoriales sont reléguées au rang de simples objets « practicalo-inertes » – utiles mais non sacrés. Ce cadre présuppose un consensus sur l’appartenance et la territorialité, un luxe réservé aux nations où l’État-nation est une réalité établie.

Pour l’Éthiopie, cependant, c’est précisément ce consensus qui fait défaut. Importer cette hiérarchie en bloc, c’est prendre le toit pour les fondations.

La réalité éthiopienne : la tyrannie du navire instable

Le récit éthiopien s’éloigne radicalement de cet idéal. Marquée par des siècles de féodalisme et l’emprise totalitaire du régime du Derg, l’Éthiopie souffre d’un favoritisme systémique, d’une marginalisation régionale et de la répression des identités nationales diverses. Le « tribalisme » souvent évoqué dans les critiques n’est pas une animosité primordiale, mais plutôt une réponse rationnelle à des décennies de répartition inégale des ressources, d’esclavage et d’effacement culturel. Dans ce contexte, la notion abstraite de droits politiques individuels perd tout son sens pour un éleveur somalien de Dire Dawa si sa communauté ne bénéficie d’aucune reconnaissance territoriale sur ses pâturages ancestraux.

Pour la communauté somalienne, les droits territoriaux et culturels ne sont pas de simples abstractions ; ils sont essentiels à sa survie. Le territoire détermine l’accès à l’eau, aux pâturages, aux moyens de subsistance et aux marchés – véritables piliers de l’existence économique. L’identité historique n’est pas un vestige nostalgique, mais un droit légal et moral à se prémunir contre le déplacement et la dépossession. Ainsi, la hiérarchie existentialiste s’effondre sous son propre poids : lorsque l’identité culturelle est criminalisée, la dignité et la patrie effacées, la revendication d’une assemblée politique devient vaine – comparable à prescrire de l’exercice à un malade qui ne peut respirer. La sécurité existentielle fondamentale – la garantie que son identité collective est reconnue et ancrée dans l’espace – doit précéder le luxe de la dissidence individuelle.

La Constitution de 1995 : une pause nécessaire, mais non perpétuelle.

C’est là que la Constitution de 1995, élaborée sous l’administration de Meles Zenawi, apparaît comme un compromis indispensable. Plutôt que d’imposer un régime uniforme de droits individuels de type occidental, elle a institutionnalisé le fédéralisme ethnique, accordant aux nations, nationalités et peuples le droit à l’autodétermination, y compris la sécession (article 39). Certains critiques dénoncent une balkanisation ; cependant, les réalistes existentialistes y voient un Léviathan hobbesien nécessaire à un État fracturé comme l’Éthiopie. En liant juridiquement la représentation politique aux identités territoriales et ethniques, la Constitution suspend la primauté des droits individuels afin de forger une unité minimale et durable. Pour la communauté somalienne, la reconnaissance de son État régional constitue une protection juridique pour l’importance historique et l’identité de Dire Dawa.

Pourtant, cette « pause » comporte un risque mortel. L’histoire montre que lorsque les États suspendent les droits individuels au nom de la « survie collective », ils les rétablissent rarement de leur plein gré. L’État éthiopien, de concert avec les élites ethniques régionales, peut aisément instrumentaliser cette logique de l’échelle inversée pour justifier la censure, l’emprisonnement politique ou le monopole économique, en qualifiant toute dissidence de « volte-face » inconsidérée qui menace l’unité nationale. Si la finalité existentielle est indéfiniment reportée, elle cesse d’être un horizon et devient un mythe légitimant la stabilité autoritaire.

Par conséquent, la Constitution doit être préservée non comme une exception permanente, mais comme un fondement établissant une distinction explicite entre les droits politiques positifs (qui peuvent être instaurés progressivement) et les droits individuels négatifs (qui doivent être appliqués immédiatement). La protection contre la torture, la détention arbitraire, le nettoyage ethnique et les exécutions extrajudiciaires ne saurait être sacrifiée, même au nom de la sécurité territoriale collective. Le pasteur somalien doit voir ses pâturages reconnus et bénéficier d’une procédure régulière si l’élite régionale somalienne l’accuse de dissidence. Sans cette garantie horizontale, la « communauté » se transforme en une nouvelle prison et l’échelle inversée bascule vers la tyrannie de la majorité.

Le piège dialectique de l’essentialisme et la minorité intra-régionale

Un second paradoxe, tout aussi insoluble, découle du caractère essentialiste des revendications « ancestrales ». Dire Dawa revêt une importance historique pour les Somaliens, mais elle abrite également des tribus oromo, des marchands amhara et des communautés harari profondément enracinées depuis des générations. Si la juridiction territoriale est accordée sur la base d’une primauté historique, on crée inévitablement de nouveaux groupes minoritaires internes au sein de ces zones sécurisées. Qui, dans ce contexte, protège la sécurité existentielle du paysan oromo au sein de l’État régional somalien, ou celle du marchand amhara à Dire Dawa ?

Le génie du fédéralisme ethnique – la reconnaissance des blocs collectifs – constitue simultanément son talon d’Achille fatal : il peine à garantir les droits des minorités intra-régionales. Appliqué de manière dogmatique, ce système de reconnaissance favorise la communauté ethnique dominante au détriment de l’individu au sein de ce territoire. Pour remédier à cette situation, l’architecture constitutionnelle doit être renforcée par un pouvoir judiciaire centralisé et robuste, ainsi que par un système bicaméral offrant une protection quasi absolue aux minorités intra-régionales. Cela ne remet pas en cause les droits territoriaux collectifs ; cela les empêche de devenir des instruments d’hégémonie locale. Le système de reconnaissance doit être suffisamment inclusif pour englober toutes les identités d’une région, et non seulement celle qui possède la plus longue histoire.

L’échec de l’article 39 : sortie, loyauté et poigne de fer de l’État

La contradiction la plus flagrante réside peut-être dans la célébration de l’article 39. Vous encensez le droit à la sécession comme un paradoxe brillant – la « sortie » qui garantit la « loyauté ». Pourtant, votre postulat fondamental affirme que l’intégrité territoriale est non négociable. Ces deux idées ne se réconcilient pas dialectiquement ; elles s’opposent frontalement. Si une communauté invoque légalement l’article 39 et vote la sécession, le Léviathan de votre modèle doit lui permettre de maintenir une cohérence philosophique. Mais la pratique réelle de l’État éthiopien – la récente guerre au Tigré, les insurrections en cours en Oromia et en Amhara – suggère que la sécession est une négation existentielle, et non une option constitutionnelle. Le gouvernement central a maintes fois démontré sa volonté d’imposer militairement l’intégrité territoriale, en dépit des dispositions constitutionnelles.

Cela sape la protection juridique même que la Constitution est censée garantir. La sécurité des éleveurs somaliens dépend en fin de compte non pas de l’article 39, mais de la tolérance militaire du gouvernement central. Dans cette perspective, cette hiérarchie inversée n’est pas un compromis juridique, mais la manifestation d’un État hégémonique qui reconnaît la diversité uniquement pour mieux la contrôler – en accordant des droits de façade tout en centralisant le pouvoir coercitif.

Pour sauver ce cadre, l’Éthiopie doit dépasser cette hypocrisie. Soit l’article 39 doit être rendu crédible par un mécanisme référendaire internationalement garanti et supervisé de manière indépendante, soit il doit être ouvertement révisé pour refléter la réalité d’un État fédéral unitaire. Ce qui est intolérable, c’est l’arrangement schizophrénique actuel : proposer la sécession sur le papier tout en menant une guerre contre ceux qui tentent de l’exercer. La survie collective ne peut reposer sur un mensonge constitutionnel ; elle doit reposer sur un contrat social transparent qui définisse clairement les limites de l’autodétermination légitime.

Le danger d’un revirement philosophique

Abandonner entièrement ce cadre constitutionnel au profit d’un ordre purement individualiste et existentialiste occidental ne serait pas synonyme de sécurité ni de progrès ; ce serait un désastre pour le fragile contrat social éthiopien. Un revirement vers des droits politiques centralisés et dé-ethnicisés raviverait les griefs qui ont alimenté des décennies de guerre civile. Sans la garantie constitutionnelle d’une existence culturelle et territoriale, les communautés minoritaires percevraient l’État central comme une menace existentielle, ce qui les inciterait à reprendre la lutte armée pour reconquérir ce que la loi ne protège plus.

La quête existentialiste d’une authentique liberté individuelle n’est pas niée par cette hiérarchie ; au contraire, elle est encadrée par des garanties. Les communautés doivent d’abord sécuriser leur « appartenance » collective – leur terre historique, leur identité culturelle et leur représentation institutionnelle. Mais simultanément, l’État doit faire respecter un socle universaliste minimal : aucun Éthiopien, quelle que soit son appartenance ethnique, ne peut être privé de la vie, de la liberté ou d’une procédure régulière. Une fois ces deux voies établies, des corridors économiques peuvent se développer, reliant les moyens de subsistance des éleveurs aux marchés nationaux, et les libertés religieuses peuvent s’épanouir sans suspicion ethnique. Les droits politiques prennent tout leur sens lorsqu’ils sont exercés non pas entre des blocs identitaires hostiles, mais entre des citoyens autonomes qui ont déjà tranché la question fondamentale : nous existons, nous avons une place, et au sein de cette place, nous sommes individuellement inviolables.

Conclusion : La dialectique de la survie et de la liberté – Une ascension à double voie

En définitive, ces deux perspectives ne s’opposent pas, mais entretiennent une relation dialectique. La vision existentialiste offre le telos – l’horizon ultime où règne l’authenticité individuelle. La réalité éthiopienne, quant à elle, propose la praxis – le travail immédiat de construction d’un État où l’identité et la terre sont des fondements inaliénables. Or, cette praxis doit être encadrée par une défense immédiate et inflexible des libertés négatives ; sans cela, l’horizon s’éloigne indéfiniment et l’échelle se mue en une prison dorée.

Privilégier les droits politiques aux dépens des droits territoriaux dans l’Éthiopie d’aujourd’hui, c’est prendre le toit pour les fondations. À l’inverse, consacrer l’identité au détriment de la conscience individuelle risque de figer durablement la nation dans un état de défensive collective, où les élites régionales se muent en petits dictateurs et l’État central en un arbitre distant et coercitif.

La voie à suivre consiste à préserver l’architecture constitutionnelle comme un fondement inaliénable, tout en consolidant l’habeas corpus, l’indépendance de la justice et la protection contre la persécution ethnique – des droits qui ne nécessitent aucune attente intergénérationnelle. Les libertés économiques et politiques peuvent alors s’étendre grâce à une négociation délibérée et intergénérationnelle, mais jamais au détriment de la dignité humaine fondamentale qui précède toute revendication collective.

Dans ce récit à double facette, le pasteur somalien de Dire Dawa s’assure d’abord la pérennité de ses terres ancestrales, puis le droit de s’exprimer librement contre les autorités régionales sans craindre de disparaître. Enraciné et libre, il voit sa survie précéder la participation politique. L’inviolabilité humaine est indissociable de la survie elle-même. Il ne s’agit pas d’un échec des valeurs, mais de la sagesse tragique d’une nation en développement confrontée aux complexités de l’identité, du territoire et des droits – refusant le faux dilemme entre extinction collective et dissolution individuelle, et forgeant au contraire une synthèse précaire, inachevée, mais authentiquement éthiopienne.

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