
La République fédérale de Somalie, après des décennies de fragmentation, se trouve à un tournant décisif. Son pacte fondateur – un équilibre fragile entre une autorité centrale unificatrice et des États membres autonomes – est constamment mis à l’épreuve, non seulement par des ennemis extérieurs, mais surtout par des menaces internes. Si le projet sécessionniste du Somaliland représente un défi majeur, une menace plus insidieuse émane d’États membres fédéraux comme le Puntland et le Jubaland qui, tout en se réclamant de la République, se livrent à des actes qui en sapent les fondements mêmes. Leur adhésion sélective au modèle fédéral, qui leur permet d’en tirer des avantages financiers et de disposer de sièges de représentants tout en s’arrogeant des pouvoirs exclusivement fédéraux, constitue une trahison constitutionnelle motivée par des intérêts particuliers et, parfois, par des manipulations étrangères. Le maintien de l’autorité suprême du gouvernement fédéral n’est pas une question de centralisation en soi, mais une condition sine qua non à la survie nationale, exigeant à la fois la vigilance des citoyens et une rigoureuse obligation de rendre des comptes devant la justice.
Le principe de la suprématie constitutionnelle est le fondement de toute fédération. La Constitution fédérale provisoire (CFP) de la Somalie définit clairement la répartition des pouvoirs. Des fonctions essentielles telles que la sécurité nationale, les affaires étrangères, la politique monétaire et les traités internationaux relèvent exclusivement du gouvernement fédéral (articles 54 et 91). Les constitutions des États membres doivent, par nécessité juridique et logique, être conformes à ce texte suprême et lui être subordonnées. Or, le Puntland et le Jubaland agissent de plus en plus en contradiction avec cette hiérarchie. En négociant des accords pétroliers et portuaires avec des entités étrangères, en commandant des forces de sécurité régionales sans véritable intégration fédérale et en menant des démarches diplomatiques qui imitent la souveraineté étatique, ces gouvernements régionaux ne se contentent pas de négocier fermement au sein du cadre fédéral ; ils opèrent en dehors de celui-ci. Il en résulte un paradoxe destructeur : ils instrumentalisent leur statut de membres fédéraux pour revendiquer légitimité et ressources, tandis que leurs actions sapent l’autorité fédérale qui leur confère précisément ce statut.
Les motivations de ces abus constitutionnels sont rarement conformes à l’intérêt national. Trop souvent, elles découlent d’un mélange délétère d’avidité personnelle, de survie politique et de soumission à des puissances étrangères cherchant à fragmenter la Somalie et à la rendre facilement influençable. Un président régional qui signe un accord controversé de partage des ressources avec une entreprise étrangère, en contournant Mogadiscio, est peut-être moins un visionnaire pour son peuple qu’un politicien soucieux d’enrichir son entourage ou de favoriser sa clique. De même, le maintien de forces de sécurité de facto indépendantes peut servir à protéger le régime plutôt qu’à garantir la sécurité publique, souvent grâce au soutien financier et stratégique d’acteurs extérieurs poursuivant leurs propres objectifs dans la Corne de l’Afrique. Ces dirigeants présentent leur défiance comme du « fédéralisme » ou la « protection des droits locaux », mais le véritable fédéralisme s’inscrit dans un ensemble de règles suprêmes et convenues. Leurs actions s’apparentent davantage à une forme de pouvoir étatique déguisé en seigneur de guerre, qui instrumentalise le projet de construction étatique à des fins de gain immédiat.
Certains critiques pourraient arguer qu’une réponse fédérale autoritaire compromet la confiance fragile nécessaire à une Somalie pluraliste. Ils affirment que l’histoire de Mogadiscio, marquée par des abus de pouvoir et l’exclusion, justifie une affirmation régionale. Cet argument, tout en soulignant les échecs passés, est dangereusement erroné. Il confond le remède et le mal. Certes, le gouvernement fédéral doit être inclusif, transparent et responsable – il doit gagner la confiance. Cependant, la solution aux carences fédérales ne saurait résider dans l’accaparement unilatéral de pouvoirs exclusifs. Cette voie ne mène pas à une fédération négociée et plus forte, mais à la légalisation du chaos et, à terme, à la dissolution de l’État. La voie à suivre consiste à utiliser les institutions mêmes de la fédération – le Sénat, les comités intergouvernementaux, les tribunaux et le processus de contrôle constitutionnel – pour traiter les griefs et rééquilibrer les pouvoirs. Démanteler ce cadre de l’intérieur le rend inefficace.
Le peuple somalien endure depuis 35 ans un calvaire marqué par l’apatridie, la guerre et la pauvreté. Le système fédéral naissant, malgré ses imperfections, représente le seul modèle viable de mise en commun de la souveraineté pour reconstruire la nation. Laisser des élites régionales en quête de « détournements de fonds » le vider de sa substance est un luxe que la nation ne peut se permettre. Par conséquent, les citoyens doivent comprendre que la défense de l’ordre constitutionnel est la défense de l’intérêt public. Ils doivent se rallier derrière l’autorité fédérale légitime lorsqu’elle fait respecter la loi. Parallèlement, le gouvernement fédéral lui-même doit être tenu à la plus grande rigueur, utilisant les voies légales et politiques – et non la seule force – pour corriger les États membres qui s’écartent du droit chemin. Le Parlement et le pouvoir judiciaire doivent être pleinement mobilisés pour exercer un contrôle clair et légal sur les abus de pouvoir, tant régionaux que fédéraux.
Trop, c’est trop. Le cycle infernal de défiance et de timidité absorbe l’énergie politique nécessaire au développement et à la réconciliation. L’intérêt suprême de la Somalie réside dans une union fonctionnelle, fondée sur des règles, où le drapeau, la monnaie, le passeport et la signature du traité n’ont qu’une seule et même signification. Défendre ce principe exige de dépasser les politiques destructrices du chauvinisme clanique et des fiefs personnels. Cela requiert un engagement collectif envers la loi suprême du pays. Le choix est clair : une Somalie unie par un destin constitutionnel commun, ou un territoire fracturé, perpétuellement à la merci des divisions internes et des manipulateurs étrangers. Le pacte fédéral doit être défendu, car sa survie même est conditionnée par celle de la Somalie.