L’ombre de l’endiguement : la stratégie américaine à long terme et la réponse multipolaire émergente
Introduction
Le 28 février 2026, le monde a été témoin d’une escalade militaire d’une importance capitale. Les États-Unis et Israël ont mené une attaque conjointe non déclarée contre l’Iran, suivie de déclarations du président Trump et du Premier ministre Netanyahu affirmant que leur objectif allait au-delà d’un simple changement de régime, visant l’installation d’un gouvernement docile. Cette action, bien que choquante par son caractère immédiat, ne constitue pas une rupture avec la politique étrangère américaine établie, mais plutôt son prolongement logique – un fil conducteur qui remonte directement à l’architecture stratégique de la fin de la Guerre froide.
La confusion qui règne quant aux rôles respectifs des dirigeants et des subordonnés dans la relation américano-israélienne occulte une réalité structurelle plus profonde. Si beaucoup perçoivent Netanyahu et le lobby juif comme dictant la politique de Washington au Moyen-Orient, l’histoire et la réalité du terrain suggèrent une configuration différente. Netanyahu, malgré son habileté politique, agit dans le cadre des paramètres établis par les intérêts stratégiques américains. Il est, à bien des égards, un pion sur l’échiquier d’un jeu bien plus vaste – un jeu dont les règles ont été en grande partie écrites sous la présidence de Jimmy Carter. Pour les États-Unis, cette guerre est en fin de compte une question d’hégémonie économique ; pour l’Iran, elle est existentielle. Ce conflit risque de dépasser largement les prévisions américaines, tant par son ampleur géographique que par son impact régional et mondial.
La doctrine Carter : origines et essence
Pour comprendre la situation actuelle, il nous faut examiner le jeu géopolitique stratégique que le président Carter a exposé dans son discours sur l’état de l’Union du 23 janvier 1980. La doctrine Carter, officiellement connue sous le nom de politique d’endiguement dans la région du Golfe persique, stipulait que « toute tentative d’une force extérieure de prendre le contrôle de la région du Golfe persique sera considérée comme une atteinte aux intérêts vitaux des États-Unis d’Amérique, et une telle atteinte sera repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire ».
Cette doctrine est née des craintes spécifiques de la Guerre froide. Après l’invasion soviétique de l’Afghanistan en décembre 1979, Washington craignait que Moscou ne se positionne en vue d’une offensive vers les ports en eaux chaudes et les champs pétroliers du golfe Persique. L’objectif stratégique était clair : contrôler les ressources énergétiques du Moyen-Orient – gaz et pétrole – et limiter l’accès du camp communiste à ces matières premières vitales en cas de guerre conventionnelle. La doctrine a établi le golfe Persique comme une sphère d’influence américaine, une ligne de démarcation dans la compétition stratégique mondiale.
On oublie souvent que la doctrine Carter n’a jamais été purement défensive. Elle affirmait non seulement un droit de repousser toute invasion, mais aussi la prérogative de déterminer l’orientation politique des gouvernements de la région. Un gouvernement docile à Téhéran, que ce soit sous le Shah en 1979 ou sous un futur régime client, a toujours été le corollaire tacite de la sécurité énergétique. La logique de cette doctrine exige non seulement l’accès, mais aussi le contrôle – un contrôle qui s’étend jusqu’à la nature même des régimes.
L’évolution et la persistance de la doctrine
La politique d’endiguement n’est pas devenue obsolète ni n’a disparu avec la fin de la Guerre froide. Elle s’est adaptée, transformée et a persisté, de manière discrète, sous les administrations successives, républicaines comme démocrates. Le retour de la Guerre froide ces dernières années n’a fait que ressusciter la raison d’être originelle de cette doctrine, débarrassée du camouflage idéologique qui la dissimulait parfois durant la période unipolaire des années 1990.
La mainmise américaine sur le Moyen-Orient, les accords d’Abraham normalisant les relations entre Israël et plusieurs États arabes, le soutien américain, souvent inconditionnel et non quantifié, à Israël : tous ces phénomènes s’inscrivent dans la logique persistante de la doctrine Carter. La place prépondérante d’Israël dans la région sert les intérêts stratégiques américains : elle lui fournit un allié militaire fiable, un partenaire technologiquement avancé capable d’affaiblir les adversaires des États-Unis sans nécessiter de déploiement direct de troupes américaines, et une justification permanente de la présence militaire américaine dans la région. Cette relation est symbiotique, mais fondamentalement asymétrique, la direction stratégique finale venant de Washington. Israël agit, certes, mais dans le cadre défini par la stratégie globale américaine.
Les accords d’Abraham, salués comme des avancées majeures dans le processus de paix israélo-arabe, s’apparentent davantage à la formalisation d’une alliance anti-iranienne. Ils normalisent les relations non pas sur la base des droits des Palestiniens ou de la justice régionale, mais sur celle d’une hostilité commune envers la République islamique. Il s’agit d’une stratégie d’endiguement par l’intégration, visant à placer les États arabes dans la sphère d’influence stratégique américaine tout en isolant l’Iran.
Les enjeux : l’hégémonie américaine, l’existence iranienne
Pour les États-Unis, la guerre contre l’Iran vise à préserver un ordre économique mondial fondé sur le dollar et garanti par la domination militaire américaine sur les flux énergétiques. Le système du pétrodollar, établi dans les années 1970, exige que les principales transactions pétrolières s’effectuent en dollars, ce qui implique que les principaux producteurs mondiaux de pétrole opèrent dans le cadre stratégique américain. L’Iran, avec ses vastes réserves et sa volonté de commercer en euros, yuans, roupies et roubles, représente une menace directe pour cet ordre. Si l’Iran parvient à normaliser ses échanges énergétiques hors du dollar, les répercussions sur l’économie américaine seront considérables. Cette guerre est, au fond, économique.
Pour l’Iran, les enjeux sont fondamentalement différents et existentiels. L’objectif américain, explicitement déclaré par Trump et Netanyahu, n’est pas seulement de modifier le comportement iranien, mais de remplacer le gouvernement iranien par un gouvernement docile aux intérêts américains. Il s’agit d’un changement de régime inscrit dans une politique déclarée. Pour le peuple iranien, pour la République islamique, pour les communautés chiites de la région qui voient en Téhéran un protecteur, c’est une lutte pour la survie. Les nations qui ont subi un changement de régime imposé par les États-Unis – l’Irak, la Libye, Haïti, le Chili – témoignent abondamment des conséquences qui en découlent : effondrement de l’État, conflits civils, désastre économique et perte de souveraineté. L’Iran ne se bat pas pour l’influence ou l’idéologie, mais pour sa survie même.
Le Web mondial : Ukraine, Venezuela, Afrique et Iran
L’attaque actuelle contre l’Iran ne peut être dissociée des grands enjeux géopolitiques. La crise ukrainienne, l’interventionnisme de l’administration Trump au Venezuela, l’intérêt marqué des États-Unis pour les ressources pétrolières ouest-africaines : autant d’éléments d’une même stratégie. Chacun d’eux vise à priver les grandes puissances concurrentes des États-Unis de ressources et d’un positionnement stratégique.
L’Ukraine contribue à affaiblir la Russie par l’usure et l’asphyxie économique. La guerre, prolongée par le soutien militaire occidental continu, épuise les ressources russes et renforce le flanc est de l’OTAN. Elle perturbe également les exportations énergétiques russes vers l’Europe, contraignant les pays européens à une plus grande dépendance au gaz naturel liquéfié américain.
Les réserves pétrolières du Venezuela, les plus importantes au monde, constituent une ressource qui ne doit pas tomber entièrement sous l’influence russe ou chinoise. La campagne américaine soutenue, faite de sanctions, d’isolement diplomatique et de soutien aux figures de l’opposition, vise soit à ramener le Venezuela dans la sphère d’influence américaine, soit à empêcher l’exploitation de ses ressources par les concurrents américains.
Le secteur pétrolier émergent de l’Afrique de l’Ouest offre des alternatives à l’approvisionnement du Moyen-Orient et permet de marginaliser les investissements chinois dans les infrastructures. La présence militaire américaine dans la région, souvent justifiée par des partenariats de lutte contre le terrorisme, garantit simultanément l’accès des compagnies énergétiques occidentales et surveille les activités chinoises.
L’Iran, positionné de part et d’autre du détroit d’Ormuz par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, allié à Moscou et à Pékin par le biais d’accords de partenariat stratégique et développant des capacités militaires qui menacent la suprématie navale américaine dans le Golfe, représente l’obstacle le plus important à la maîtrise totale des flux énergétiques du Golfe persique par les États-Unis. Vaincre l’Iran, c’est sécuriser le détroit, protéger le pétrodollar et démontrer à la Russie et à la Chine que le siècle américain n’est pas encore terminé.
La question de la réponse : la Russie et la Chine
La grande question qui plane sur la crise actuelle est de savoir si la Russie et la Chine resteront à l’écart alors qu’elles sont si clairement visées. La raison d’être des blocus, des boycotts, des droits de douane, des sanctions, des guerres par procuration et, désormais, des actions militaires directes contre l’Iran est de contenir la Russie et de faire échouer les projets chinois qui menacent la primauté mondiale des États-Unis. Les Nouvelles Routes de la Soie et l’initiative « Ceinture et Route », le cadre des BRICS pour un développement alternatif et une architecture financière alternative, ainsi que l’indice de croissance économique exponentielle de la Chine sont tous perçus à Washington comme des menaces existentielles pour l’ordre mondial centré sur les États-Unis.
On ne peut s’attendre à ce que ni la Russie ni la Chine acceptent une politique d’endiguement passif. Pour Moscou, la guerre en Ukraine a déjà démontré les conséquences d’une tentative de compromission avec l’Occident. Les sanctions imposées depuis 2014 et considérablement renforcées en 2022 ont rompu la plupart des liens économiques entre la Russie et l’Occident, poussant Moscou à se rapprocher toujours plus de Pékin. La Russie a compris qu’elle n’a plus rien à perdre dans la confrontation et tout à gagner à soutenir les adversaires des États-Unis.
Pour Pékin, la militarisation croissante de la mer de Chine méridionale, le transfert de technologies de sous-marins nucléaires à l’Australie par l’alliance AUKUS, le durcissement des restrictions technologiques visant à freiner le développement technologique chinois et la présence militaire américaine grandissante autour de Taïwan sont autant de signes que l’intégration économique ne la protégera pas de la concurrence stratégique américaine. La Chine a investi massivement dans les infrastructures iraniennes, notamment dans l’accord de partenariat stratégique de vingt-cinq ans signé en 2021, et ne peut se permettre de voir son partenaire anéanti.
Il est probable que les deux nations adoptent une posture qu’elles perçoivent comme existentielle et ripostent par tous les moyens à leur disposition. Cette riposte ne prendra probablement pas la forme d’une confrontation militaire directe avec les États-Unis, du moins pas dans un premier temps. Elle se manifestera plus vraisemblablement par une coopération militaire accrue avec l’Iran, la fourniture de renseignements et de capacités de défense aérienne de pointe, un soutien économique pour soutenir l’économie iranienne face au renforcement des sanctions, et des efforts diplomatiques coordonnés visant à isoler les États-Unis sur la scène internationale. À plus long terme, elle pourrait impliquer l’établissement de bases militaires permanentes en Iran, la formalisation de l’axe Moscou-Pékin-Téhéran émergent en une alliance militaire et l’accélération du développement de systèmes financiers alternatifs s’affranchissant totalement du dollar.
La dynamique d’escalade : au-delà des attentes américaines
Les États-Unis semblent croire que la guerre contre l’Iran peut être contenue, qu’elle restera une campagne de frappes aériennes et de sanctions visant à affaiblir les capacités iraniennes sans déclencher un conflit plus vaste. Cette hypothèse est dangereusement erronée pour plusieurs raisons.
Premièrement, l’Iran possède des capacités dont l’Irak, la Libye et la Syrie étaient dépourvus. Son arsenal de missiles est le plus important de la région, avec une portée permettant d’atteindre les bases américaines à travers le Moyen-Orient et celles de ses alliés, notamment Israël et l’Arabie saoudite. Ses programmes de drones ont été éprouvés au combat en Ukraine et utilisés efficacement contre les infrastructures pétrolières saoudiennes. Ses forces navales, bien qu’inférieures à la flotte américaine en combat ouvert, sont parfaitement capables de mener une guerre asymétrique dans les eaux restreintes du Golfe, notamment des opérations de minage et des attaques en essaim contre la marine marchande.
Deuxièmement, le réseau régional de milices et de gouvernements alliés à l’Iran – le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak, les Houthis au Yémen, le gouvernement Assad en Syrie, le Hamas et le Jihad islamique en Palestine – offre de multiples possibilités de représailles. Une attaque américano-israélienne contre l’Iran entraînerait presque certainement des tirs de roquettes et des frappes de drones depuis le Liban vers Israël, une reprise des attaques contre les infrastructures saoudiennes et émiraties depuis le Yémen, une intensification des attaques contre les bases américaines en Irak et en Syrie, ainsi que des tentatives de perturbation du trafic maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb et le golfe d’Oman.
Troisièmement, ce conflit risque d’entraîner directement les grandes puissances. La Russie dispose de bases militaires en Syrie et entretient des relations étroites avec l’Iran. La Chine a des intérêts économiques considérables dans toute la région et une présence navale croissante dans l’océan Indien. Toutes deux possèdent un droit de veto aux Nations Unies et ont démontré leur volonté de l’utiliser. Aucune ne peut se permettre de laisser son allié iranien s’effondrer sans réagir.
Quatrièmement, le conflit risque de s’étendre au Caucase et à l’Asie centrale, régions où l’Iran entretient des liens historiques et culturels et où les intérêts russes et chinois sont profondément ancrés. La route méridionale de l’initiative « la Ceinture et la Route » traverse l’Iran. L’instabilité qui y règne menace les investissements et les routes commerciales chinoises.
Le schéma historique dans le monde musulman
L’histoire confirme le caractère dévastateur des interventions américaines dans le monde arabe et musulman. L’Irak, soumis à une décennie de sanctions paralysantes suivies d’invasion et d’occupation, demeure dévasté, sa société fracturée par des clivages sectaires, son économie dépendante des exportations de pétrole gérées sous supervision internationale. La Syrie et le Liban sont déchirés par des guerres par procuration et une déstabilisation alimentées par des puissances régionales et mondiales rivales. La Libye, jadis l’une des nations les plus prospères d’Afrique, avec l’indice de développement humain le plus élevé du continent, est devenue un État failli, un point de transit pour les migrants africains vendus comme esclaves, son infrastructure pétrolière étant disputée par des milices rivales. Le Soudan est divisé : ses régions méridionales se sont séparées après des décennies de guerre civile, tandis que ses régions septentrionales sont désormais en proie à leurs propres conflits. Le Yémen, pays le plus pauvre du monde arabe, est plongé dans une catastrophe humanitaire par la famine et les bombardements, sa population étant confrontée à ce que les Nations Unies qualifient de pire famine au monde depuis des décennies. L’Afghanistan a été occupé pendant deux décennies, son développement a été freiné, ses institutions déformées par sa dépendance à l’aide étrangère, puis abandonné au régime taliban lorsque les forces américaines se sont retirées sans garantir la stabilité qu’elles avaient promise.
La situation déplorable de la Palestine, y compris celle, catastrophique, à Gaza, s’explique par une même logique systémique. Le processus d’Oslo, les accords de Camp David, les diverses initiatives de paix – tous ont échoué face au refus fondamental des États-Unis d’obliger leur allié israélien à accepter une solution juste. Gaza, soumise à un blocus depuis des années et à des campagnes militaires périodiques qui détruisent les infrastructures et tuent des civils, est traitée comme un problème humanitaire gérable plutôt que comme le théâtre de la lutte d’un peuple pour sa survie. Le veto américain au Conseil de sécurité des Nations Unies, utilisé à maintes reprises pour soustraire Israël à la condamnation et à toute responsabilité, constitue l’application la plus systématique de la puissance américaine sur la scène internationale.
Ce schéma n’est pas fortuit. Il résulte d’une logique stratégique qui perçoit le monde musulman avant tout comme une source de ressources, un champ de bataille pour des conflits par procuration et un obstacle à gérer plutôt que comme des peuples à respecter. Les nations de la région ne sont pas considérées comme ayant des aspirations légitimes, des droits souverains ou des priorités de développement propres. Elles sont des pions dans un jeu qui se joue ailleurs, et leurs souffrances sont le prix acceptable de la compétition entre grandes puissances.
Le brouillard d’une nouvelle ère
Nous sommes au seuil d’une renaissance de la Guerre froide et, simultanément, du début d’une ère nouvelle et plus dangereuse encore. Cette nouvelle ère est caractérisée par une compétition féroce, une course aux armements dangereuse qui s’accélère vers les armes hypersoniques et spatiales, la paralysie du Conseil de sécurité des Nations Unies par des puissances disposant du droit de veto et poursuivant des intérêts concurrents, et la probabilité croissante de ce qui pourrait devenir une Troisième Guerre mondiale – non pas comme un cataclysme unique, mais comme une série de confrontations croissantes qui rongeraient progressivement l’édifice de la paix mondiale.
La Guerre froide, malgré tous ses dangers, présentait certains aspects stabilisateurs qui ont aujourd’hui disparu. Les superpuissances, malgré leur rivalité, maintenaient des canaux de communication, acceptaient certaines sphères d’influence et reconnaissaient les conséquences catastrophiques d’une confrontation directe. Le contexte actuel est plus fragmenté, avec de multiples puissances nucléaires, des acteurs non étatiques capables de déclencher une escalade et des États-Unis qui ont démontré leur volonté de s’affranchir des accords et normes internationaux lorsqu’ils entravent leur liberté d’action.
La course aux armements s’étend désormais à des domaines dépourvus de cadre réglementaire. Des armes hypersoniques, capables de déjouer les systèmes de défense antimissile existants, sont déployées par de nombreuses puissances. L’espace se militarise, avec des essais d’armes antisatellites et l’étude de systèmes de défense antimissile spatiaux. Les capacités de cyberguerre, développées en secret et utilisées sans attribution, créent un risque d’escalade par erreur d’interprétation ou de calcul.
L’ONU, conçue pour gérer les conflits entre grandes puissances par le biais du Conseil de sécurité, est devenue quasiment impuissante face à la concurrence même qu’elle était censée contenir. Chaque membre permanent utilise son droit de veto non pour prévenir les conflits, mais pour protéger ses alliés et défendre ses intérêts. L’Assemblée générale débat tandis que le monde s’embrase.
Le chemin non emprunté
Tant que les règles du fair-play ne seront pas acceptées dans les relations économiques internationales, tant que l’énergie et les ressources ne seront pas partagées équitablement entre les nations, tant que les responsabilités historiques ne seront pas reconnues et assumées par ceux qui ont le plus profité de l’ordre existant, et tant que la responsabilité et les missions de l’ONU ne seront pas pleinement rétablies et respectées, la paix et la sécurité mondiales resteront fragiles et précaires.
Des relations économiques équitables impliqueraient de reconnaître que l’émergence de nouvelles puissances ne constitue pas une menace à contenir, mais une opportunité à saisir. Il faudrait réformer les institutions financières internationales afin qu’elles reflètent les réalités économiques actuelles et non l’ordre établi après la Seconde Guerre mondiale. Il faudrait accepter que les nations aient le droit de choisir leur propre voie de développement, leurs propres partenaires commerciaux et leurs propres systèmes politiques sans être soumises à des sanctions, à la subversion ou à une attaque militaire.
Un partage équitable de l’énergie et des ressources exigerait de reconnaître que la répartition actuelle des richesses mondiales est le fruit de siècles de colonialisme, d’exploitation et de domination militaire. Il exigerait d’accepter que les peuples du Sud aient le même droit au développement, à la prospérité et à la souveraineté que celui dont jouissent depuis longtemps les peuples de l’Occident. Il exigerait de passer d’un système d’extraction des ressources à un système de partenariat en matière de ressources.
Reconnaître les responsabilités historiques impliquerait de faire face à l’héritage du colonialisme, des interventions de la Guerre froide, du soutien aux dictatures et de l’exploitation économique. Cela exigerait des réparations non pas sous forme de simples transferts financiers, mais sous forme de changements fondamentaux des structures qui perpétuent les inégalités. Cela impliquerait d’accepter que les souffrances infligées aux peuples du monde musulman, d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie ne soient pas un simple inconvénient à la prospérité occidentale, mais qu’elles y aient été essentielles.
Le rétablissement des responsabilités et des missions de l’ONU exigerait d’accepter que le droit international s’applique à tous les États de manière égale, que le Conseil de sécurité soit réformé pour tenir compte des réalités contemporaines, que le droit de veto soit limité ou aboli, et que l’organisation soit habilitée à prévenir les conflits et à protéger les populations. Il faudrait passer d’un monde où l’égalité souveraine n’est qu’un vœu pieux à un monde de multilatéralisme authentique.
Conclusion
Le monde est effectivement plongé dans le brouillard – un brouillard de récits concurrents, de militarisme croissant et de capacité institutionnelle déclinante à gérer les conflits entre grandes puissances. Mais au sein de ce brouillard, certaines réalités demeurent claires : la doctrine Carter est toujours en vigueur, la politique d’endiguement se poursuit et les nations du Sud, en particulier dans le monde musulman, continuent de payer le prix de compétitions stratégiques qu’elles n’ont pas provoquées.
L’attaque contre l’Iran, la guerre en Ukraine, les pressions exercées sur le Venezuela, la compétition en Afrique : il ne s’agit pas de conflits isolés, mais des manifestations d’une lutte unique pour le contrôle des ressources et des positions stratégiques qui façonneront l’ordre mondial du XXIe siècle. Les États-Unis, qui jouissent d’une domination sans précédent depuis la fin de la Guerre froide, sont déterminés à la préserver face à la montée en puissance de la Chine et à la résurgence de la Russie.
La question de savoir si la Russie et la Chine parviendront à forger des alternatives à ce système, ou si elles seront entraînées dans une confrontation directe, demeure la grande question sans réponse de notre époque. Ce qui est certain, c’est que la trajectoire actuelle ne mène pas à la stabilité, mais à un monde plus dangereux et divisé. Le brouillard s’épaissit. Les tambours résonnent. Et les peuples du monde, en particulier ceux qui se trouvent sur le chemin des ambitions des grandes puissances, ne peuvent qu’assister, attendre et espérer que la sagesse l’emporte avant que le pire ne se produise.
En fin de compte, ce choix n’appartient ni à l’Iran, ni à la Russie, ni à la Chine seulement. C’est le choix du peuple américain et de ses dirigeants : persévérer dans une stratégie de domination qui a engendré tant de souffrances et si peu de sécurité durable, ou accepter qu’un monde multipolaire exige des solutions multilatérales, que la sécurité ne peut être atteinte au prix de l’insécurité d’autrui, et que l’ombre de l’endiguement doit enfin céder la place à la lumière d’une véritable coopération. Le brouillard se dissipera peut-être. Ou bien il s’assombrira jusqu’à plonger la région dans une nuit sans fin.
