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Mouvement nationaliste pan-somali, Pétitions à l’ONU.

Mouvement nationaliste pan-somali, Pétitions à l’ONU.

Des pétitions sont présentées à l’ONU à New York en 1948. Ce moment est considéré comme fascinant et crucial dans l’histoire de la Corne de l’Afrique.

L’événement auquel il est fait référence est la présentation des pétitions de la Ligue de la jeunesse somalienne (SYL) aux Nations Unies en 1948. Il s’agissait d’un moment critique dans le mouvement nationaliste pansomali.

1. Le véritable objectif

Le véritable objectif de la pétition, du point de vue des pétitionnaires somaliens, était authentique et clair : annuler la partition coloniale des territoires décidés habités par les Somaliens et créer une Grande Somalie unique et indépendante (Soomaaliweyn).

· Les « cinq points » de la pétition SYL : La pétition demandait spécifiquement l’unification de :

1. Somaliland britannique (le protectorat).

2. Somalie italienne (ancienne colonie, alors sous administration militaire britannique).

3. La région de l’Ogaden, comprenant un vaste territoire actuellement connu sous le nom de SITTI (administré par l’Éthiopie sous la supervision militaire britannique depuis 1941).

4. La réserve de Haud (une autre zone de pâturage somalienne cruciale accordée à l’Éthiopie par un traité de 1954 avec la Grande-Bretagne).

5. Le district de la frontière nord (NFD) du Kenya.

La délégation Issa, partie intégrante de la délégation SYL, a obtenu avec succès l’inclusion de la Côte française des Somalis dans la Grande Somalie réclamée pour son unification. Alors que la SYL comprenait la majorité des tribus somaliennes, l’Italie a réussi à recruter des éléments ou des sympathisants dans les centres urbains pour faire pression, à New York, afin de défendre sa candidature à la tutelle de la Côte italienne des Somalis.

La demande de la Grande-Bretagne comme fiduciaire était un compromis tactique. La SYL et la majorité des clans somaliens se méfiaient de l’Italie (l’ancien colonisateur) et rejetaient catégoriquement la souveraineté éthiopienne sur l’Ogaden, le territoire Issa et la réserve (Haud). Ils considéraient la Grande-Bretagne comme l’acteur local le plus puissant, capable, sous la supervision de l’ONU, d’administrer et de préparer l’ensemble du territoire somalien à une indépendance unifiée. Leur objectif ultime n’était pas un régime britannique permanent, mais l’unification comme tremplin vers une pleine souveraineté.

2. Comment le projet a été avorté au Conseil de sécurité

Le projet a été avorté à travers un processus politique complexe au sein de l’ONU, non pas par un seul vote sur la pétition elle-même, mais par la négociation de l’avenir des anciennes colonies italiennes.

· Le contexte : Le sort de toutes les colonies italiennes (Libye, Érythrée et Somalie italienne) devait être décidé par les quatre puissances (Royaume-Uni, États-Unis, France, URSS). Elles se sont retrouvées dans l’impasse à plusieurs reprises.

Le plan Bevin : En 1946, le ministre britannique des Affaires étrangères, Ernest Bevin, proposa un plan qui correspondait presque parfaitement à la pétition de la SYL : une tutelle unique, administrée par les Britanniques, sur tous les territoires somaliens sous protection européenne et occupation éthiopienne, menant à l’indépendance. C’est ce « projet ». C’est ce plan Bevin qui fut finalement rejeté.

· L’avortement : Le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas voté pour « rejeter la pétition ». Au contraire, la pétition a été entendue, mais finalement ignorée face à la politique des grandes puissances. Le compromis qui en a résulté a été une immense déception pour les nationalistes somaliens :

· La Somalie italienne a été attribuée à l’Italie en tant que territoire sous tutelle de l’ONU (le territoire sous tutelle de la Somalie italienne) pour une période de 10 ans, après laquelle elle obtiendrait son indépendance.

· L’Ogaden avec le territoire Issa, la zone de réserve et le Haud ont été rendus sous contrôle éthiopien, solidifié par l’accord anglo-éthiopien de 1954.

· La Somalie britannique est restée un protectorat de la Grande-Bretagne

· Le NFD est resté une partie du Kenya.

Cette décision a brisé le rêve d’une Grande Somalie et a cimenté le paysage politique fragmenté de la région.

3. Qui a voté quoi pour faire échouer le projet Bevin ?

Il est essentiel de comprendre que le plan Bevin n’a jamais été officiellement soumis au vote du Conseil de sécurité. Il a été discuté, négocié, puis finalement abandonné en raison d’une opposition véhémente, principalement de la part de l’Union soviétique, et du manque inattendu de soutien des États-Unis.

Le vote crucial portait sur l’avenir de la Somalie italienne. La résolution 289(IV) de l’Assemblée générale des Nations Unies de novembre 1949, qui approuvait l’Italie comme administrateur de la Somalie, fut adoptée à une large majorité. Le résultat du vote fut le suivant :

· Pour (48 votes) : Y compris les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Italie et la plupart des pays occidentaux et d’Amérique latine.

· Contre (7 voix) : Le bloc soviétique (URSS, RSS de Biélorussie, RSS d’Ukraine, Tchécoslovaquie, Pologne) plus l’Éthiopie et le Salvador.

· Abstentions (8 voix) : Y compris l’Egypte, l’Inde, le Pakistan et d’autres pays positionnés comme neutres face aux deux blocs concurrents.

L’URSS a voté contre, car elle s’opposait à toute forme de colonialisme, y compris les tutelles, qu’elle considérait comme de l’impérialisme occidental. L’Éthiopie a voté contre, car elle souhaitait la région connue sous le nom d’Ogaden, qui comprend des zones reculées issa, mais était farouchement opposée à une forte présence italienne (ou européenne) à ses frontières.

4. L’atmosphère politique parmi les puissances coloniales et les puissances disposant d’un droit de veto

L’atmosphère était celle de la guerre froide et de la realpolitik d’après-guerre, qui prenait complètement le pas sur les souhaits du peuple somalien.

États-Unis : Initialement favorables au plan Bevin, les États-Unis ont changé de position. Ils considéraient l’Italie réhabilitée et pro-occidentale comme un allié crucial en Europe contre le communisme. L’octroi d’une tutelle à l’Italie était un moyen de renforcer sa position internationale et de la maintenir dans le camp de l’OTAN. Les États-Unis appréciaient également l’Éthiopie sous Hailé Sélassié comme un allié stable en Afrique.

Union soviétique : L’URSS s’opposait par principe à tous les projets coloniaux occidentaux (avec cynisme, car elle construisait son propre empire en Europe de l’Est). Elle prônait l’indépendance immédiate de toutes les anciennes colonies italiennes et considérait les tutelles comme une forme d’impérialisme continu. Elle n’hésitait pas à exploiter ce problème pour provoquer des frictions entre les puissances occidentales.

Royaume-Uni : La Grande-Bretagne était à l’origine du plan, mais elle se retrouva isolée. Financièrement épuisée après la Seconde Guerre mondiale, elle ne pouvait plus administrer un vaste territoire. Elle subissait également une pression considérable de la part de ses alliés, les États-Unis et l’Italie, ainsi que de l’Éthiopie.

· France : La France, elle-même puissance coloniale, se méfiait généralement de tout redécoupage des frontières coloniales susceptible de créer un précédent pour son propre empire. Elle considérait probablement un grand État somalien administré par les Britanniques comme une menace pour son influence à Djibouti (Côte française des Somalis).

· Chine : (La Chine nationaliste occupait alors le siège) Généralement alignée sur les puissances occidentales sur ces questions.

5. Qui a présenté les pétitions ? Le rôle de la délégation de la tribu Issa.

La principale organisation à présenter les pétitions était la Ligue de la jeunesse somalienne (SYL), premier parti politique somalien moderne, représentant le nationalisme pansomali. Les délégués Issa faisaient partie intégrante de la SYL, mais avaient des préoccupations spécifiques concernant le sort de Djibouti et de Harar, que le plan Bevin avait écartées.

Des délégations spécifiques furent envoyées à l’ONU pour faire pression. Abdullahi Issa, secrétaire général de la SYL (et futur premier Premier ministre de Somalie), fut l’une des figures clés de cette action, et conduisit la délégation à New York.

Le clan Issa a bel et bien envoyé une délégation. Il était particulièrement préoccupé par le sort du port de Djibouti (alors la Côte française des Somalis) et de ses pâturages. L’une des personnalités les plus marquantes à s’adresser au Conseil de tutelle de l’ONU fut Haji Farah Ali Omar, un représentant Issa. Dans un célèbre discours de 1948, il plaida avec passion pour l’inclusion de la Côte française des Somalis dans le projet d’État de la Grande Somalie et plaida avec éloquence la cause somalienne en faveur de l’autodétermination, déclarant : « Nous sommes d’abord Somaliens, ensuite musulmans… Ce que nous voulons, c’est être unis et obtenir notre indépendance. »

En résumé, les pétitions somaliennes étaient une véritable expression du désir nationaliste, mais elles ont été écrasées par la dynamique émergente de la guerre froide, où les intérêts stratégiques des États-Unis (soutenaient l’Italie et l’Éthiopie) et l’opposition idéologique de l’URSS l’emportaient sur les aspirations d’une petite nation sans État.

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Détails à suivre.

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