Récits de voyageurs à travers les côtes de la Corne de l’Afrique : Saila, Siyaro, le cheikh Issa et les Issa/Dir
L’histoire de Zeila (Saila) et du cheikh Issa est un palimpseste, écrite et réécrite par les navigateurs, les moines, les traducteurs coloniaux et les archéologues modernes. Chaque source conserve un fragment différent d’une même chronique stratifiée. Les témoignages extérieurs – du navigateur du XVe siècle Ahmad ibn Majid à l’équipe archéologique française de Fauvelle-Aymar et Hirsch – ne décrivent pas un port figé. Ils retracent l’histoire d’un carrefour cosmopolite où se rencontraient commerce, foi et islamisation progressive de la Corne de l’Afrique, et où les Issa (Ciise), un sous-clan des Dir, jouèrent un rôle fondamental. Les récits extérieurs situent ce rôle particulièrement visible à partir du XVIIIe siècle ; la tradition locale le fait remonter bien plus loin, au cheikh Issa, au port légendaire et à la lignée Dir/Issa. Saila apparaît ainsi comme une porte maritime dont l’identité était indissociable du cheikh Issa et des tensions plus larges entre la côte musulmane et les hauts plateaux chrétiens.
Le fil conducteur le plus ancien est la tradition géographique arabe. Ahmad ibn Majid, le « Lion de la Mer Déchaînée » du XVe siècle, dont les manuels de navigation guidaient les navires de la mer Rouge à l’Afrique de l’Est, ne parlait pas uniquement de Zeila. Il concevait le golfe de Berbera et Siyaro comme faisant partie d’un seul et même univers maritime somalien. Zeila était déjà une escale connue sur ses routes, un port actif au cœur du commerce dépendant de la mousson, reliant l’Arabie, l’Inde et la Corne de l’Afrique. Les marchandises en provenance de l’intérieur de l’Afrique y transitaient pour rejoindre les marchés internationaux de la mer Rouge et de l’océan Indien. Pour les marchands arabes, persans et indiens, c’était un carrefour essentiel. Les connaissances nautiques d’Ibn Majid constituent le contexte économique indispensable à la compréhension de l’histoire locale du cheikh Issa et du clan Issa.
Les chroniques islamiques médiévales viennent étayer ce tableau. Al-Maqrizi et Ibn Fadlallah al-Umari décrivent le sultanat d’Ifat comme un puissant État musulman, Zeila étant son principal port et une porte d’entrée pour l’islamisation de l’intérieur des terres. Les sultanats d’Ifat et d’Adal intégrèrent la côte dans un récit politique plus vaste. Pourtant, un contrepoint chrétien subsiste. Un moine de Bugna, région chrétienne Agaw des hauts plateaux éthiopiens, laissa un témoignage recueilli plus tard par le Vénitien Alessandro Zorzi dans ses itinéraires éthiopiens de 1519-1524, rassemblés à Venise au début des années 1520. La Chronique d’Ase Amda Seyon I mentionne un contingent militaire régional, la Sarawita Bugna, posté dans l’est de l’Éthiopie en 1332, montrant que le royaume chrétien était parfaitement conscient des entités politiques musulmanes à l’est. Dans la collection de Zorzi, conservée « de moines éthiopiens ayant visité l’Italie », Zeila apparaît comme la porte de l’ennemi : le port par lequel le « roi de Zeila » envoyait des émissaires et lançait des batailles contre l’Abyssinie chrétienne, l’actuelle Éthiopie. Du point de vue des hautes terres, c’était la porte par laquelle l’islam pénétrait dans la Corne de l’Afrique.
Une autre tradition côtière, Siyaro, près de Berbera, ajoute une dimension religieuse. Le nom somalien Siyaro est une déformation de l’arabe Ziyarat, un lieu de pèlerinage. Sayyid Yusuf al-Baghdadi s’y rendit en 1266-1267 et y découvrit un port occupé par un « magicien traditionaliste ». Conservée dans l’hagiographie somalienne locale, cette anecdote illustre le processus graduel et souvent controversé d’islamisation de la côte – un processus dans lequel des figures comme le cheikh Issa jouèrent un rôle central.
Les voyageurs européens et leurs éditeurs ultérieurs y ajoutèrent leurs propres observations. Ludovico di Varthema, qui visita Zeila entre 1503 et 1508, nota : « Cette ville regorge de provisions et compte de nombreux marchands. » Son récit, traduit pour la Société Hakluyt en 1863, devint l’une des descriptions européennes les plus citées de Zeila au Moyen Âge. Les éditions de la Société Hakluyt ont également conservé les récits portugais des guerres de l’imam Ahmad, « roi de Zeila », contre l’empire chrétien. Ces récits présentent Zeila comme le cœur politique du sultanat d’Adal et le point de départ du djihad du XVIe siècle qui faillit anéantir la dynastie salomonienne. Les itinéraires de Zorzi, recueillis à Venise au début des années 1520, fournirent de précieuses informations géographiques sur l’Éthiopie et les routes reliant Zeila à l’intérieur du pays. Une autre mention, plus obscure, de « Pilatte », pourrait appartenir au même genre de récits de voyage ou d’écrits géographiques qui ont enrichi la connaissance européenne de la région, confirmant ainsi l’importance de l’observation extérieure.
La tradition locale ancre ces récits extérieurs dans la figure du cheikh Issa. Les premiers ouvrages islamiques et la tradition orale somalienne le nomment ʿĪsā b. Aḥmad, un cheikh arabe/Dir venu d’Arabie sur la côte somalienne. Il s’établit entre Rugay et Siyaro (à 30 km au sud de Berbera), puis à Dogarita (aujourd’hui Lughaya) au XIIIe ou XIVe siècle, et c’est de lui que descend le clan Issa, un sous-clan des Dir. Son tombeau, toujours vénéré à Maydh, devint le centre spirituel du clan, tandis que son héritage demeura profondément ancré à Zeila et dans sa région, où le cheikh Issa fut connu sous le nom de cheikh Issa Al Zailaci. La ville de Zeila était historiquement peuplée d’un mélange de Somaliens, d’Afars et de marchands arabes, mais le sous-clan Issa des Dir est particulièrement bien représenté dans le triangle de Zeila-Guban ; d’autres marchands des clans Dir, Darood et Hawiye étaient également présents dans la ville même. Une tradition affirme même qu’au IXe siècle, Zeila était la capitale des Issa, la ville du cheikh Issa Al Zailaci, liant ainsi le saint à l’identité islamique primitive de la ville et au sultanat d’Ifat. Les Issa s’étendirent ensuite vers l’actuel Goubet/Djibouti, à travers la région d’Awdal (aujourd’hui Somaliland), et dans la zone de Sitti, bordée par le fleuve Hawash, aujourd’hui province somalienne d’Éthiopie, avec Zeila et Lughaya comme villes côtières historiques régionales. L’intronisation des dix-neuf Ogas Issa à Saila témoigne que cette ville portuaire est considérée comme le berceau du clan Issa. Les clans Dir font remonter leurs liens arabes à Aqeel ibn Abi Talib, reliant la lignée somalienne à la famille du Prophète – une revendication qui conférait aux Dir/Issa prestige et sentiment d’origine arabe. Pendant des siècles, les Issa et leurs cousins Dir ont constitué le tissu humain de la ville portuaire de Zeila : le port était leur fenêtre sur le monde, tandis que l’intérieur ou l’arrière-pays était constitué des pâturages des Issa.
Les recherches modernes s’efforcent de reconstituer ce passé lointain grâce à l’archéologie et à l’histoire critique. L’équipe française dirigée par François-Xavier Fauvelle-Aymar et Bertrand Hirsch, comprenant le géographe Régis Bernard et l’archéologue Frédéric Champagne, tous deux membres de l’Inrap, a mené une importante enquête, « Le port de Zeila et son arrière-pays au Moyen Âge », publiée en 2011. Dans cet ouvrage collectif consacré aux espaces musulmans dans la Corne de l’Afrique médiévale, ils remettent en question l’idée reçue selon laquelle l’islam serait une présence tardive et marginale. Alliant un « retour aux sources écrites » à de nouvelles données archéologiques, ils ont cherché à « repenser le développement et l’histoire du port de Zeila ». Ils affirment que Zeila n’était pas un simple comptoir commercial, mais le centre d’une civilisation musulmane sédentaire et urbanisée qui a prospéré bien avant le XVIe siècle. Ses marchands faisaient commerce d’esclaves, d’ivoire, d’encens et de textiles, reliant les hauts plateaux éthiopiens à la péninsule arabique et au-delà. Du Moyen Âge au XIXe siècle, Zeila était le centre commercial de la Corne de l’Afrique et un point de contact essentiel avec la mer Rouge (Bab el-Mandeb, le port de la lamantinage) et l’océan Indien, bien que le site ait ensuite souffert de négligence et de destruction. Aujourd’hui, c’est une ville en ruines, un « port désert » dont la gloire passée a été confirmée par les archéologues.
Ce souvenir n’a pas disparu avec l’avènement de l’époque moderne. Lors de la crise de Zeila en 1991, déclenchée par la guerre entre la Somalie et le SNM, des miliciens Issa du Front uni somalien (USF) s’emparèrent brièvement de Zeila et du triangle de Saila environnant. Parmi leurs griefs figurait le mauvais traitement infligé par leurs alliés du SNM, mais le conflit n’était pas uniquement territorial. Il reflétait des craintes plus profondes au sein du SNM quant à une possible fusion de l’USF avec Djibouti, et illustrait comment des animosités historiques et des intérêts stratégiques pouvaient engendrer des bouleversements inattendus dans l’équilibre des pouvoirs et les revendications territoriales. Cette tentative avortée était une tentative armée de réaffirmer la revendication politique des Issa sur l’ancien port de Saila, rappelant que le souvenir du domaine côtier du cheikh Issa n’avait jamais complètement disparu.
L’histoire de Saila et du cheikh Issa ne se résume donc pas à un récit unique et faisant autorité. Elle émerge d’un dialogue intertextuel entre navigateurs arabes, moines éthiopiens, voyageurs européens, traducteurs coloniaux et archéologues modernes. Ibn Majid y voyait un repère marin ; le moine de Bugna, la porte de l’ennemi ; Varthema, des marchés ; la Société Hakluyt, la mémoire de l’empire ; les Issa font remonter leur nom à un cheikh qui débarqua sur ses rivages ; et Hirsch, Fauvelle-Aymar, Bernard et Champagne ont exploré son sol. Ensemble, ces sources retracent l’essor et la résilience d’une cité portuaire et d’un clan qui, pendant des siècles, se sont trouvés au carrefour de l’Afrique, de l’Arabie et du monde. Zeila est peut-être paisible aujourd’hui, mais dans ces récits entrelacés, elle demeure l’éternelle Saila – le rivage ancestral du cheikh Issa, un clan du Dir.

