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La guerre invisible : comment les discours de haine détruisent l’âme d’Awdal et de Selel

La guerre invisible : comment les discours de haine détruisent l’âme d’Awdal et de Selel

Dans les hauts plateaux et les régions frontalières d’Awdal et de Selel, la parole a toujours été un outil puissant, riche de sens et de portée. Elle n’est pas qu’un simple assemblage de sons ; elle incarne les contrats, les jugements et le poids de l’histoire. Pendant des siècles, l’art du xeer – un système complexe de droit coutumier – associé à la poésie et aux délibérations du conseil, a cimenté des clans comme les Issa et les Gadaburisi dans une paix fragile mais fonctionnelle. Pourtant, aujourd’hui, ce même instrument est instrumentalisé, transformant l’essence même de la communication en un catalyseur de conflit. Des phrases qui jadis favorisaient l’unité incitent désormais à la division : « leurs femmes nous appartiennent », « pas de quartier au clan ennemi » et « quiconque hésite est un traître à sa famille » résonnent lors de rassemblements publics, sur les réseaux sociaux et même dans les conversations des étudiants. Ces mots ne sont pas de simples expressions de frustration ; ce sont des actes d’incitation stratégiques, utilisés avec précision pour briser la paix fragile qui a longtemps uni ces communautés.

Certains observateurs pourraient affirmer que les discours de haine ne sont que le reflet de griefs politiques plus profonds, d’une exclusion économique ou de conflits fonciers historiques. Cette perspective, bien que non totalement erronée, est dangereusement incomplète. À Awdal et Selel, les discours de haine ne sont pas un simple reflet des tensions existantes ; ils sont l’étincelle qui embrase les désaccords les plus anodins. Lorsqu’un ancien du clan exhorte les jeunes hommes à « nettoyer les pâturages des étrangers », il ne se contente pas d’interpréter un différend ; il l’attise activement. Traiter les discours de haine comme un symptôme revient à excuser l’incendiaire tout en étudiant la sécheresse. Les faits sur le terrain révèlent une réalité brutale : la rhétorique elle-même devient le point de bascule où le dialogue s’interrompt et où la violence éclate.

La victime la plus immédiate des discours de haine est l’ordre public. En 2025, lors des troubles consécutifs à l’attaque de Borama, des étudiants de l’université d’Amoud – de jeunes hommes qui auraient dû se consacrer à l’agriculture, à la médecine et à l’éducation – se sont retrouvés entraînés dans la violence, brandissant des fusils empruntés. L’élément déclencheur n’était pas une attaque directe contre Borama, mais un message enregistré de personnalités politiques et d’anciens traditionnels appelant « tous les fils du clan à répondre à l’appel contre les Issa ». En quelques jours, les salles de classe se sont vidées, les commerces ont fermé et les familles ont envoyé leurs fils sur des fronts dont elles ne comprenaient pas pleinement les enjeux. L’université, jadis un phare d’espoir et de neutralité, s’est transformée en champ de bataille. C’est là le pouvoir unique des discours de haine : ils court-circuitent la raison et la sagesse des anciens, touchant directement la corde sensible de la loyauté clanique. Ils transforment une crise politique lointaine en un impératif local de violence.

Au-delà des effusions de sang immédiates, les discours de haine démantèlent insidieusement le tissu économique et social qui soutient la vie dans ces régions. Borama prospère grâce au commerce interclanique : bétail, khat, articles ménagers, distribution et transport. Lorsque les discours de haine qualifient un autre clan de « non autochtone » ou d’« intrus », les répercussions vont bien au-delà des simples mots. Les acheteurs hésitent à se rendre sur les marchés concurrents, les vendeurs refusent le crédit en fonction des clivages claniques, et même les négociations matrimoniales échouent sous le poids de la suspicion. Le simple fait de laisser un magasin sous la surveillance des enfants pour aller prier devient source d’angoisse. Cette érosion progressive de la confiance conduit à un lent étouffement du commerce quotidien. Des familles qui commerçaient ensemble depuis des générations se perçoivent soudain comme des menaces. Il ne s’agit pas de dommages collatéraux ; c’est l’effet recherché par les discours de haine, qui brisent les liens de coopération que les communautés appauvries ne peuvent se permettre de perdre.

La réaction de l’administration du Somaliland a, tragiquement, exacerbé la crise au lieu de l’apaiser. Lorsque le ministère de l’Intérieur a finalement agi – interdisant les réunions claniques, exigeant un désarmement applicable uniquement à Awdal et Selel dans des délais impossibles à respecter, et menaçant les chefs traditionnels –, ces mesures, arrivées trop tard, ont manqué de confiance et de transparence. Pire encore, elles ont été perçues comme des manœuvres partisanes. Les chefs d’Awdal et de Selel ont publiquement suspendu leur coopération avec le ministre, accusant son gouvernement d’instrumentaliser la paix pour asseoir son pouvoir. Un Akil âgé aurait déclaré : « Ils nous traitent de pions, puis nous accusent d’être responsables de la guerre. » Cette rupture des relations entre l’État et les mécanismes traditionnels de résolution des conflits représente peut-être le dommage le plus durable. Sans la médiation des chefs, fondée sur le xeer (cérémonie traditionnelle de réparation des conflits), il ne reste plus aucun mécanisme local pour apaiser les tensions. Les discours de haine ont fait sauter le pont entre l’autorité coutumière et l’autorité étatique, créant un vide que seule une rhétorique encore plus incendiaire peut combler.

Réduire les discours de haine à Awdal et Selel à un simple effet secondaire de la lutte politique, c’est ignorer la guerre que se livrent les mots. Les discours de haine ne sont pas une simple note de bas de page dans un conflit ; ils constituent une arme de déstabilisation massive à part entière. Ils transforment les étudiants en soldats, les marchés en villes fantômes et les aînés en spectateurs passifs. L’exode des jeunes vers des champs de bataille lointains et la suspension de la coopération des aînés ne sont pas des incidents mineurs ; ce sont des signaux d’alarme annonçant une crise plus profonde. Si les communautés d’Awdal et Selel veulent survivre – non seulement en tant que clans, mais aussi en tant que civilisation partagée – elles doivent d’abord nommer l’ennemi : le mot empoisonné. Désamorcer les discours de haine exige plus que des lois ou des interdictions ; cela nécessite un retour à une parole responsable, où chaque dirigeant comprend qu’un appel aux armes sans cause légitime est un crime, et où chaque auditeur reconnaît que répéter la haine, c’est se rendre complice. Le choix qui s’offre à ces communautés est crucial : reconquérir le pouvoir des mots pour la paix ou assister impuissants à la destruction de ce qui reste de leur foyer.

Pour construire l’avenir, il est essentiel de cultiver une culture du dialogue, de l’empathie et de la compréhension mutuelle. Cela commence par l’éducation, où les jeunes esprits reçoivent non seulement des connaissances, mais aussi les outils nécessaires pour engager un dialogue constructif. Les écoles et les universités doivent devenir des havres de paix, favorisant un environnement où les différences sont célébrées plutôt que craintes. Les responsables communautaires, qu’ils soient traditionnels ou modernes, doivent collaborer pour créer des espaces de discussion permettant d’exprimer, de résoudre et de faire part des griefs sans recourir à la violence. Le gouvernement doit se montrer prompt à écouter les griefs légitimes, conformément à sa propre constitution.

Par ailleurs, le rôle des médias est primordial. Si les plateformes de médias sociaux sont souvent un terreau fertile pour les discours haineux, elles peuvent aussi constituer de puissants outils pour construire des contre-discours. Les initiatives qui promeuvent des récits positifs, mettent en lumière des histoires partagées et célèbrent la coopération interclanique peuvent contribuer à redéfinir le discours dominant. Les influenceurs et les personnalités publiques ont la responsabilité d’utiliser leur influence avec sagesse, en employant leur voix pour promouvoir la paix plutôt que pour inciter à la division.

En définitive, le pouvoir des mots réside dans leur capacité à unir ou à diviser. À Awdal et Selel, l’enjeu est de canaliser ce pouvoir pour guérir plutôt que pour détruire. En prenant conscience de l’impact profond des discours de haine et en assumant collectivement la responsabilité des mots que nous choisissons, les communautés peuvent commencer à reconstruire les ponts brisés. La guerre invisible des mots peut se transformer en un mouvement pour la paix, où le dialogue prime et où l’âme d’Awdal et Selel en ressort plus forte, unie et résiliente face aux vagues de haine. Dans cette entreprise, chaque voix compte et chaque mot a son importance. Choisissons avec sagesse.

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