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La Ligne Ininterrompue : Dire Dawa, le titre d’Issa Ogaas et un pacte à travers les décennies

La Ligne Ininterrompue : Dire Dawa, le titre d’Issa Ogaas et un pacte à travers les décennies

Quand Abdalla Dhifiq lève la main et désigne Dire Dawa, il ne désigne pas simplement une ville sur la carte éthiopienne, mais un véritable trésor de la mémoire politique somalienne : un lieu où la défaite s’est muée en diplomatie, et où un mouvement brisé a trouvé refuge sous une chefferie inébranlable. Ce simple doigt trace un arc de cercle du 27 octobre 1989 au 18 août 2026, reliant deux Ogaases, un protocole de protection et la géographie immuable de l’honneur clanique.

I. Le carrefour de la défaite et de la diplomatie

Dire Dawa, la deuxième ville d’Éthiopie, a servi de quartier général opérationnel au Mouvement national somalien (SNM) de 1982 à 1989. Ce mouvement rebelle, à la fin des années 1980, était fracturé par des dissensions internes et la pression militaire du régime de Siad Barre. C’est dans ce contexte précaire que la délégation du SNM est arrivée le 27 octobre 1989, non pas en vainqueurs, mais en suppliants. Leurs rangs étaient divisés, leur élan militaaire enrayé et leur cohésion politique en train de se déliter.

Face à eux se tenait Ogaas Hassan Hersi, le 18e Ogaas du clan Issa, qui régnait déjà depuis plus de soixante ans. Fort de la sagesse d’un dirigeant ayant su naviguer entre les frontières coloniales, les bouleversements impériaux éthiopiens et les ambitions étatiques somaliennes, Ogaas Hassan n’a pas repoussé les délégués Isaaq, pourtant affaiblis. Au contraire, il les a reçus avec toute la solennité de son rang d’Ogaas Issa et a signé un protocole d’accord de protection – une charte coutumière solennelle garantissant un passage sûr, un soutien logistique et un refuge politique au SNM sur les territoires Issa, le long de la frontière éthio-somalienne.

Ce protocole n’était pas une alliance militaire ; il s’agissait d’un xeer – un contrat traditionnel – qui engageait le clan Issa à protéger les vestiges du SNM Isaaq jusqu’à leur regroupement. Cet acte de sagesse politique allait s’avérer déterminant, puisque le SNM allait conquérir Hargeisa en 1991 et former le noyau de l’État du Somaliland.

II. L’héritage d’Ogaas Hassan et le poids de l’interrègne

Ogaas Hassan Hersi n’a pas vécu assez longtemps pour voir pleinement les fruits du protocole de 1989. Après un règne exceptionnel de 66 ans – le plus long de l’histoire moderne d’Issa – il s’est éteint en août 1994, dans la ville même où il avait signé cet accord capital. Aujourd’hui encore, les visiteurs de Dire Dawa peuvent voir sa pierre tombale, dont l’inscription témoigne discrètement de la grandeur d’un dirigeant qui avait compris que protéger un voisin affaibli et vulnérable revenait, à long terme, à protéger les siens.

Sa mort inaugura cependant un profond interrègne de quinze ans, période durant laquelle le titre d’Issa Ogaas resta vacant, ses fonctions politiques et cérémonielles suspendues. Cette interruption ne reflétait pas un effondrement de l’institution, mais une profonde réflexion interne sur la succession, le clan Issa mettant en balance la continuité et les exigences d’une Corne de l’Afrique en pleine mutation.

Ces délibérations s’achevèrent en mars 2010, lorsque le clan intronisa à Sayla Ogaas Moustapha Mohamed Ibrahim comme 19e Ogaas des Issa. La cérémonie eut lieu non pas à Dire Dawa, mais à Zeila, ancienne cité portuaire du golfe d’Aden, symbolisant un retour aux racines maritimes et commerciales du clan. De Zeila, le nouvel Ogaas hérita non seulement d’un titre, mais aussi d’une obligation morale inébranlable : celle de respecter les protocoles signés par son prédécesseur, notamment la garantie de protection du peuple Issa.

III. 18 août 2026 : Les mêmes routes, le même honneur

Aujourd’hui, 18 août 2026, cet héritage s’incarne en Ogaas Mustaphe Maxamed Ibraahim, plus connu sous le nom d’Ogaas Mustaphe, un nom devenu synonyme de constance. Près de quarante ans après que son prédécesseur a accueilli le SNM défait, Ogaas Mustafe parcourt les mêmes rues de Dire Dawa, longe les mêmes voies ferrées et les mêmes places de marché où Ogaas Hassan recevait jadis ces délégués désespérés.

La continuité géographique est frappante : les routes sont les mêmes, la silhouette de la ville à peine modifiée et les marques de respect – les salutations cérémonielles, les assemblées claniques, les pouvoirs judiciaires – demeurent inchangées. Pourtant, le contexte politique a radicalement changé. Là où le protocole de 1989 était un pacte de survie contre un allié ennemi, l’Ogaasship actuel évolue dans un réseau complexe de fédéralisme éthiopien, d’autonomie régionale somalienne et de fédérations claniques transfrontalières. L’Ogaas Mustafe préside à des conflits qui s’étendent sur trois pays – l’Éthiopie, le Somaliland et Djibouti – et sa parole a toujours force de loi coutumière – le Xeer Issa.

Ce qu’Abdalla Dhifiq met en avant, ce n’est donc pas la nostalgie, mais un témoignage. L’accord de protection de 1989 n’a jamais été formellement abrogé ; il a été tacitement renouvelé par chaque Ogaas successif. L’honneur dont jouit l’Ogaas Mustafe ne relève pas de la vanité personnelle, mais de la mémoire institutionnelle – le même honneur qui a protégé les Isaaq lorsqu’ils étaient divisés, et qui protège aujourd’hui une coalition plus large de clans – Somaliens, Oromos, Hararis Amara, Tigréens et autres – en quête de stabilité dans une région instable.

IV. Conclusion : Le doigt qui pointe vers l’avant

En désignant du doigt, Abdalla Dhifiq abolit le temps. Il nous rappelle que le 27 octobre 1989 et le 18 août 2026 ne sont pas des dates distinctes, mais des points d’ancrage liés au sein d’un continuum de diplomatie clanique. Le SNM, alors en déroute, a trouvé refuge à Dire Dawa car Ogaas Hassan a respecté le principe ancestral selon lequel la force d’un clan se mesure à la façon dont il traite les plus vulnérables. Aujourd’hui, Ogaas Mustafe emprunte ces mêmes voies car ce principe est toujours vivant ; il a simplement changé d’interprète.

Le protocole de protection, rédigé sur papier en 1989, est aujourd’hui inscrit dans le quotidien d’un Ogaas qui reçoit encore les pétitionnaires, arbitre les conflits et perpétue l’honneur d’une chefferie ayant survécu aux régimes, aux frontières et aux guerres. Lorsque nous observons Dire Dawa à travers le regard d’Abdalla Dhifiq, nous ne voyons pas une ville du passé. Nous voyons une scène où un mouvement brisé s’est jadis agenouillé et où, trente-sept ans plus tard, un Ogaas, moustaphe, continue de régner, prouvant ainsi que dans la Corne de l’Afrique, les chemins les plus anciens sont souvent les guides les plus sûrs vers l’avenir.

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