L’ombre et la substance : Dire Dawa entre réalité historique et rhétorique politique
Dans l’hémicycle sacré du Parlement éthiopien, le Premier ministre Abiy Ahmed a maintes fois avancé une affirmation historique qui contraste fortement avec la complexité du passé de la nation : l’idée que Dire Dawa faisait « historiquement partie de l’Oromia ». Ce récit, souvent accompagné du rappel que « la notion d’Oromia n’était qu’une invention de l’EPRDF », relève d’une rhétorique politique puissante. Bien que factuellement fragile, il sert un agenda moderne influent, occultant délibérément l’histoire complexe de la ville et le vécu de ses habitants, en particulier la communauté autochtone somalienne Issa. Comprendre la gravité de cette rhétorique, c’est se confronter au conflit entre une homogénéité fabriquée et une réalité diverse et résiliente.
Les fondements mêmes de Dire Dawa réfutent les arguments du Premier ministre. La ville, en tant qu’entité urbaine, n’existait pas avant 1902. Elle n’est pas née de l’expansion oromo ni de la conquête amhara, mais des rails du chemin de fer franco-éthiopien. Sa genèse réside dans la création d’un centre moderne et cosmopolite sur les terres traditionnellement habitées par les clans pastoraux Issa et Gurgura, appartenant au peuple somalien. L’idée d’une « Oromiya » préexistante administrant cette région est un anachronisme. La population oromo de la région limitrophe de Dire Dawa possède des racines historiques profondes, mais l’entité politique « Oromiya », comme le souligne à juste titre Abiy, est une création du cadre de l’EPRDF des années 1990. Projeter cette construction régionale moderne sur la carte historique de 1902 revient à commettre un sophisme téléologique, à déformer le passé pour justifier des ambitions territoriales actuelles.
Pour la communauté Issa, cette rhétorique n’est pas qu’une simple querelle académique ; c’est un déni de leur histoire profonde et douloureuse. Leur lien à la terre n’est pas défini par les frontières fluctuantes des États, mais par les liens indéfectibles du Xeer Issa – leur contrat social traditionnel qui les unit en une seule communauté indivisible, partageant terre, coutumes et allégeance aux Ougaz. Le traumatisme de la guerre éthio-somalienne de 1977 témoigne de ce lien. À cette époque, ils n’ont pas été déplacés d’« Oromia », mais de Dire Dawa, une ville située sur les terres traditionnelles somaliennes de l’Empire éthiopien. L’exode massif des Issa vers Djibouti a été précipité précisément parce que l’État considérait leurs liens de parenté transfrontaliers et leur identité distincte comme une menace. S’en est suivie la dépossession systématique par nationalisation sous le Derg, une politique d’éradication économique dont les effets ont été perpétués par les gouvernements successifs de l’EPRDF et du Parti de la Prospérité par leur refus de restitution.
Pourtant, cette histoire de persécution est aussi celle d’une incroyable résilience. La « reconquête » de Dire Dawa par la communauté Issa – un retour démographique, économique et politique après avoir frôlé l’exil – est un puissant témoignage de la force de caractère des peuples autochtones. Ils ont reconstruit leur présence non par la force des armes, mais par un travail lent et déterminé de reconquête de leur place dans la vie commerciale et la structure politique de la ville, ce qui explique pourquoi Abiye suscite autant de rhétorique. La mobilisation réussie des Issa-Somaliens en 2019 pour défendre l’autonomie administrative de la ville face aux abus de pouvoir du gouvernement fédéral a clairement affirmé leur rôle central dans la construction de l’avenir de Dire Dawa. Cette position chèrement acquise est directement menacée par un discours qui cherche à annexer leur territoire à une région voisine plus vaste.
Par conséquent, les déclarations parlementaires du Premier ministre Abiy doivent être comprises comme un outil d’opportunisme politique, et non comme une étude historique. En présentant Dire Dawa comme une composante naturelle d’une « Oromiya » historique, il atteint plusieurs objectifs :

1. Elle légitime le contrôle central : en rapprochant la ville de l’Oromia, il peut présenter toute intervention ou influence fédérale sur cette ville dotée d’une charte comme un alignement naturel avec sa « véritable » identité, sapant ainsi son statut spécial chèrement acquis.
2. Elle marginalise les récits concurrents : elle contredit directement les revendications historiques fortes des Issa et d’autres communautés, réduisant leur présence profondément enracinée à une simple note démographique dans un récit oromo plus large.
3. Elle simplifie une réalité complexe : une ville diverse et cosmopolite qui a résisté à toute catégorisation ethnique simpliste représente un défi pour un modèle politique qui repose de plus en plus sur la mobilisation ethnique. La réduire à une simple étiquette binaire – éthiopienne ou oromo – efface son caractère unique de creuset culturel.
Après des initiatives tumultueuses et à forte connotation politique, Dire Dawa est devenue une ville cosmopolite, capitale d’une entité administrative autonome relevant d’Addis-Abeba. Initialement ville à charte isolée, Dire Dawa a été élevée au rang de région non officielle et est administrée par un maire et un conseil élu après l’intégration de l’arrière-pays à l’est et à l’ouest, détaché de la zone de Shiniile de la province de Sitti, territoire Issa.
En conclusion, la réalité de Dire Dawa est celle d’une création ferroviaire, d’un héritage somalien autochtone, d’un déplacement traumatique et d’une reconquête tenace. La rhétorique émanant d’Addis-Abeba est une fabrication stratégique, une tentative d’effacer ce passé complexe au profit d’une histoire simplifiée servant les rapports de force contemporains. La lutte pour Dire Dawa n’est pas seulement un différend territorial, mais un conflit entre mémoire et amnésie, entre une identité plurielle et une homogénéité imposée. Le courage et la résilience dont font preuve la communauté Issa et tous les habitants de Dire Dawa pour défendre le caractère unique de leur ville constituent la réfutation la plus éloquente d’une rhétorique qui, en cherchant à définir le passé, cherche à contrôler l’avenir.



