Le brouillard de la guerre : la marche inconsidérée de l’Amérique vers l’abîme
Jamais dans l’histoire une guerre n’a débuté dans une telle ambiguïté que celle qui se déroule actuellement dans le Golfe persique. Selon les médias américains, il s’agit de la guerre d’un seul homme, menée par un président agissant en dehors de tout cadre constitutionnel, avec des objectifs si vagues qu’ils se déplacent comme les grains de sable du désert. Le détroit d’Ormuz est fermé. Les prix s’envolent. Le monde retient son souffle, incertain de se trouver au bord d’une troisième guerre mondiale ou d’une catastrophe nucléaire. Ce n’est pas la guerre telle que nous la connaissons ; c’est une guerre dénuée de calcul, déconnectée des valeurs établies, et lancée dans un brouillard si épais que même ses instigateurs ignorent où elle mènera.
La nature de l’incertitude stratégique
Le brouillard de la guerre, concept formulé par le grand stratège militaire Carl von Clausewitz, a toujours été un fléau pour les conflits armés. Mais ce qui caractérise la crise actuelle, c’est que ce brouillard obscurcit désormais tout : non seulement le champ de bataille, mais aussi le but et la légitimité même de la guerre. Comme le souligne Ann Hironaka dans sa réflexion sur la guerre, lorsque l’incertitude devient omniprésente, elle masque non seulement les informations tactiques, mais aussi la compréhension fondamentale nécessaire à la préparation du combat. La victoire devient imprévisible, les coûts incalculables.
L’incertitude qui entoure ce conflit est multidimensionnelle. Nous sommes confrontés à l’incertitude du temps : combien de temps cela prendra-t-il ? À l’incertitude de la fin : dans quelles conditions cela prendra-t-il fin ? À l’incertitude des objectifs : les raisons invoquées sont manifestement insuffisantes pour justifier l’ampleur des destructions. À l’incertitude de la portée : quel sera l’impact réel sur les États-Unis, la région et l’économie mondiale ? Et, plus terrifiant encore, à l’incertitude de savoir si le monde sombrera dans l’abîme d’une troisième guerre mondiale, si des armes nucléaires seront utilisées, si les Nations Unies survivront un jour.
Il ne s’agit pas de l’incertitude envisagée par Clausewitz. Il s’agit d’un phénomène inédit : une guerre déclenchée sans les valeurs et les calculs établis qui, historiquement, ont contenu même les conflits les plus brutaux. Jamais, depuis la dernière guerre mondiale, un conflit de cette ampleur n’a débuté avec des objectifs aussi vagues.
La mentalité unilatéraliste et l’effondrement de l’ordre international
Les racines de cette crise résident dans un changement fondamental de la doctrine de politique étrangère américaine. L’approche de l’administration actuelle privilégie l’action unilatérale et une vision du monde « L’Amérique d’abord » qui considère les alliances comme de simples arrangements plutôt que comme des engagements solennels. Lorsqu’une nation se retire des accords multilatéraux, abandonne les cadres diplomatiques et fait fi du droit international, elle ne devrait pas s’étonner du chaos qui en résulte.
Le principe est simple : si vous rompez un accord, vous en êtes responsable. Le démantèlement d’accords établis – de l’accord sur le nucléaire iranien à l’accord de Paris sur le climat – sans une vision à long terme suffisante entraîne des conséquences que le pays à l’origine de la rupture doit finalement gérer. Or, l’administration actuelle semble incapable de comprendre qu’une rupture sans reconstruction n’est rien d’autre qu’une destruction.
Stephen Miller, un proche conseiller du président, a récemment exposé la philosophie de gouvernement avec une franchise surprenante : « Nous vivons dans un monde, le monde réel… régi par la force, régi par le pouvoir. Ce sont les lois immuables du monde depuis la nuit des temps. » Ces mots révèlent une mentalité digne du Moyen Âge, une conception primitive des relations internationales que la plupart croyaient révolue. Ils témoignent d’un mépris total non seulement pour le droit international, mais aussi pour l’idée même de coopération internationale.
La dimension morale : l’hypocrisie et ses conséquences
Le brouillard de la guerre englobe bien plus que l’incertitude stratégique ; il inclut ce que le professeur Richard Falk de Princeton appelle « l’épais nuage d’hypocrisie morale qu’un État démocratique moderne tisse en son nom, surtout en temps de guerre ». Ce brouillard moral est peut-être le plus dangereux de tous, car il nous aveugle sur nos propres transgressions tout en amplifiant celles de nos ennemis.
La falsification de la réalité morale est profondément enracinée. Durant la Guerre froide, l’opinion publique américaine a été conditionnée à accepter un état de préparation guerrière permanent comme étant la norme. Dans les années 1980, la « menace communiste » a progressivement été remplacée par la « menace terroriste », servant à justifier et à blanchir les pratiques violentes menées par les États-Unis tout en condamnant des actions similaires commises par d’autres. Ce double standard trouve son aboutissement logique dans le conflit actuel.
Il convient de se demander : la nette opposition entre leurs tactiques, qualifiées de terroristes, et les nôtres, considérées comme des options militaires légitimes, est-elle justifiée ? Lorsque des responsables politiques spéculent publiquement sur l’éventuelle utilisation d’armes nucléaires, réduisant apparemment le choix à une simple analyse coûts-avantages, cela ne frôle-t-il pas le terrorisme lorsque toute une société est menacée de dévastation ? Qualifier le missile d’un adversaire d’arme terroriste, mais pas un B-52, relève de l’aveuglement volontaire. Considérer les armes nucléaires comme une option militaire tout en condamnant les armes chimiques comme inacceptables est une manipulation morale bien plus grave.
Si l’Occident se persuade que ses méthodes de violence politique de pointe constituent une « guerre » tandis que les ripostes moins sophistiquées relèvent du « terrorisme », nous risquons de provoquer une rupture profonde entre les civilisations. De telles tensions pourraient aisément dégénérer en une nouvelle forme de guerre froide, aux accents religieux et régionaux extrêmement explosifs.
La fragilité de l’ordre d’après-guerre
La crise actuelle doit être comprise dans le contexte d’une dégradation de la paix mondiale. Selon l’Indice mondial de la paix 2025, le niveau moyen de paix dans le monde a baissé pour la treizième fois en dix-sept ans. Cinquante-neuf conflits interétatiques sont actuellement en cours dans le monde, tandis que le règlement des conflits par le biais d’accords de paix a atteint un niveau historiquement bas. Les dépenses militaires, qui dépassent déjà 2 700 milliards de dollars par an, sont en hausse depuis dix années consécutives.
Ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas seulement une recrudescence de la violence, mais l’effondrement du fragile ordre international issu de l’après-Seconde Guerre mondiale. Le fait que les Nations Unies aient dû convoquer un Sommet pour l’avenir en septembre 2024 afin de faire face à cette fragmentation souligne la gravité de la crise. L’architecture internationale de la paix s’effondre, les besoins humanitaires explosent, et pourtant, les gouvernements s’accrochent à l’illusion que la force militaire peut se substituer au dialogue et à la réconciliation.
Face à cette insécurité croissante, les gouvernements ont réagi en augmentant drastiquement leurs dépenses de défense, une voie qui n’offre qu’une assurance éphémère tout en aggravant l’instabilité à long terme. Sous la pression américaine, les membres de l’OTAN se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense d’ici 2035, un engagement exceptionnel à l’heure où les financements alloués à la consolidation de la paix diminuent. La logique de cette course aux armements est glaçante : les États croient pouvoir acheter la sécurité en accumulant des armes, alors même que ces armes alimentent et étendent le cycle des conflits.
L’enjeu : un monde au bord du précipice
Le monde actuel est au bord d’un désordre plus profond et plus dangereux qu’il ne l’a jamais été depuis la Seconde Guerre mondiale. De nouveaux conflits géopolitiques émergent avec une fréquence alarmante. En mai 2025, des affrontements militaires ont éclaté entre l’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires. En juin, d’intenses échanges de tirs ont opposé Israël et l’Iran, suivis de frappes aériennes américaines contre des installations nucléaires iraniennes. Ces deux conflits ont été de courte durée, mais s’ils devaient se reproduire et s’intensifier de manière incontrôlable, ils pourraient déclencher une guerre nucléaire aux conséquences catastrophiques.
Le Mouvement islamique de la jeunesse malaisienne, en réaction à la récente escalade des tensions, a déclaré que « le recours unilatéral à la force sans mandat international collectif viole les principes fondamentaux des Nations Unies, notamment l’article 2(4), qui interdit la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale de tout État ». La normalisation des actions militaires au nom de la prévention ou de prétendues menaces futures risque d’ouvrir la voie à une culture dangereuse et incontrôlée de la guerre préventive.
Les initiatives de paix ne doivent pas devenir des instruments de rhétorique ni des outils de légitimation géopolitique. Un véritable leadership en matière de paix exige une cohérence morale et un engagement en faveur de la désescalade, et non une domination militaire. Le Moyen-Orient est depuis trop longtemps le théâtre de rivalités entre grandes puissances. Une nouvelle vague de guerre ne fera qu’aggraver les souffrances des civils, fragiliser la stabilité régionale et engendrer des répercussions sur l’économie et la sécurité mondiales.
La voie à suivre : reconquérir le multilatéralisme
Face à cette crise, la communauté internationale doit forger un consensus renouvelé et responsable sur la coopération. Il est impératif, en premier lieu, d’empêcher la résurgence de la mentalité de la Guerre froide et de se prémunir contre le retour des politiques par blocs. Les nations doivent catégoriquement rejeter la formation d’alliances exclusives ou l’engagement dans des confrontations entre blocs. Il est essentiel d’éviter les erreurs stratégiques et les dilemmes sécuritaires, et d’adhérer fermement à une vision de sécurité commune, globale, coopérative et durable.
Deuxièmement, il est impératif de rejeter la quête d’une sécurité absolue. Rechercher des avantages sécuritaires au détriment de la sécurité des autres nations – que ce soit par l’élargissement des alliances, l’érosion de la stabilité stratégique ou le développement de systèmes de défense antimissile – provoque invariablement des réactions hostiles, exacerbe les tensions et compromet fondamentalement sa propre sécurité. La crise ukrainienne, déclenchée par l’élargissement de l’OTAN vers l’Est, constitue une leçon amère sur les dangers d’une quête de sécurité contre-productive.
Troisièmement, il est impératif de défendre le multilatéralisme centré sur les Nations Unies. Forgée dans le creuset de la Guerre mondiale antifasciste, l’ONU demeure la pierre angulaire du système de gouvernance mondiale d’après-guerre et une garante essentielle de l’ordre international fondé sur des règles. Toute érosion de son autorité ou marginalisation de son rôle accélère la dégradation de l’ordre mondial et risque d’engendrer une plus grande instabilité. Comme l’a récemment déclaré le représentant permanent adjoint de la Chine auprès de l’ONU : « Plus la situation internationale se complexifie, plus il est impératif de défendre l’autorité et le statut de l’ONU et de préserver son rôle central dans les affaires internationales. »
Conclusion
Jamais le brouillard de la guerre n’a été aussi épais qu’aujourd’hui. Pourtant, au sein de ce brouillard, certaines vérités demeurent. Le conflit actuel dans le Golfe persique, déclenché sans objectifs clairs, sans fondement constitutionnel et au mépris du droit international, constitue une rupture fondamentale avec les normes établies qui régissent les relations internationales depuis 1945. C’est une guerre née de l’arrogance unilatérale, de l’hypocrisie morale et du mépris de l’idée même de coopération internationale.
Les conséquences de cette rupture se feront sentir pendant des générations. Le monde se trouve à un point de basculement dangereux. Cinquante-neuf conflits actifs. Une augmentation des dépenses militaires. Un effondrement de l’architecture de paix. Une érosion des normes internationales. Et maintenant, une guerre qui pourrait déclencher un embrasement régional aux répercussions mondiales.
Le choix qui s’offre à nous est crucial. Nous pouvons persévérer dans la voie de l’unilatéralisme, de la militarisation et de la confrontation, au risque de l’impensable. Ou bien nous pouvons réaffirmer notre engagement envers l’ordre multilatéral centré sur les Nations Unies, envers le dialogue plutôt que la force, envers la coopération plutôt que le conflit. Nous pouvons choisir de dissiper le brouillard moral qui voudrait nous faire croire que notre violence est légitime et la leur, du terrorisme. Nous pouvons choisir de faire preuve d’empathie envers nos ennemis, en reconnaissant que la rationalité seule ne nous sauvera pas et qu’à l’ère nucléaire, il n’y aura peut-être pas de seconde chance.
Le brouillard de la guerre obscurcit bien des choses, mais il ne saurait masquer cette vérité fondamentale : la paix ne peut se construire uniquement sur des budgets militaires. Le monde doit résister au faux réconfort de la militarisation et s’engager plutôt à renforcer l’infrastructure fragile mais vitale de la paix, du dialogue et de la justice – avant qu’il ne soit trop tard. Les leçons de deux guerres mondiales et de quatre-vingts années de paix relative sont en jeu. Nous devons faire le bon choix.



