Le pari périlleux : la poursuite d’Israël par le Somaliland et l’anatomie d’un suicide stratégique.
Le rapprochement annoncé entre le Somaliland, république autoproclamée mais non reconnue, et l’État d’Israël ne peut être compris isolément. Cet essai soutient que cette initiative est coproduite par Washington, qui perçoit Israël comme un multiplicateur de force – un quasi-allié capable de mettre en œuvre la stratégie mondiale américaine tout en supportant des coûts diplomatiques et juridiques asymétriques. Pour le Somaliland, cet engagement offre l’illusion d’une reconnaissance ; en réalité, il enrôle le territoire comme une base opérationnelle avancée sacrificielle dans la campagne menée par les États-Unis pour contenir l’Iran, contourner la Chine et la Russie et sécuriser des points de passage maritimes stratégiques (Ormuz et Bab el-Mandeb). En abandonnant la neutralité, les dirigeants du Somaliland commettent un suicide stratégique : ils troquent leur fragile paix intérieure, leur identité islamique et la solidarité arabo-somalienne contre un rôle de client sacrifiable dans un conflit qui n’est pas le leur .
Introduction
Fin 2024, des informations ont fait état de contacts de haut niveau entre le Somaliland et Israël, facilités par les États-Unis. Pour le Somaliland, l’enjeu est de taille : la reconnaissance d’Israël est une monnaie d’échange pour rompre trois décennies de rupture diplomatique. Pour Israël, cette initiative prolonge les accords d’Abraham. Cependant, les deux acteurs opèrent sous l’égide stratégique des États-Unis, qui cherchent à déléguer la gestion de la situation régionale à leurs alliés tout en minimisant leur implication directe. Cet essai soutient que l’initiative Somaliland-Israël est une manœuvre américaine visant à sécuriser le détroit de Bab el-Mandeb – pendant méridional du détroit d’Ormuz – suite à la capacité avérée de l’Iran à menacer les deux. Les dirigeants du Somaliland, manquant de légitimité populaire et de compréhension géopolitique, ne réalisent pas qu’ils offrent leur territoire dans une guerre par procuration qui aggravera la pauvreté, la sécheresse et les conflits claniques, tout en s’exposant à des représailles de l’Axe de la Résistance mené par les Houthis.
1. Le déficit d’illégitimité : deux partenaires méconnaissables et leur parrain
Ni Israël ni les dirigeants du Somaliland ne jouissent d’une pleine légitimité juridique. Israël comparaît devant la CIJ (accusé de génocide) et la CPI (des mandats d’arrêt ont été émis contre ses dirigeants), violant systématiquement les dispositions de la Charte des Nations Unies relatives à l’intégrité territoriale et les protections offertes par la Quatrième Convention de Genève aux populations occupées. Le gouvernement autoproclamé du Somaliland n’est reconnu par aucun État membre de l’ONU ; ses dirigeants ne peuvent légalement engager leur peuple par des traités internationaux. Toute prétendue reconnaissance d’Israël constitue un acte ultra vires – une haute trahison envers l’identité nationale et islamique somalienne.
Surtout, les États-Unis – alliés indispensables d’Israël et soutiens tacites du Somaliland – n’ont pas l’autorité morale pour jouer un rôle de médiateur. Washington a opposé son veto à plusieurs résolutions de cessez-le-feu du Conseil de sécurité de l’ONU, continue d’armer Israël malgré les décisions provisoires de la CIJ et maintient des installations militaires dans la Corne de l’Afrique (camp Lemonnier à Djibouti). La stratégie américaine consiste à déléguer les opérations avancées à Israël, qui agit comme un quasi-intermédiaire : Israël encaisse l’opprobre diplomatique pour des actions – assassinats, frappes aériennes, occupation – servant des objectifs communs aux États-Unis, tandis que ces derniers lui fournissent un soutien logistique, financier et diplomatique. Le Somaliland est ainsi intégré à cette même relation asymétrique : un État client mineur qui supporte tous les risques liés à l’hostilité de l’Iran et des Houthis, ne recevant que la promesse d’une reconnaissance qui risque de ne jamais se concrétiser.
2. Stratégie américaine : Israël comme intermédiaire pour le confinement et le contrôle des points de passage stratégiques
La grande stratégie des États-Unis, exposée dans les Stratégies de sécurité nationale successives (2022, 2024), désigne l’Iran, la Chine et la Russie comme des rivaux systémiques. La méthode privilégiée est la guerre à distance : le recours à des alliés et des partenaires pour contrer ces puissances sans engager directement de troupes américaines. Israël correspond parfaitement à ce modèle : un allié technologiquement avancé, solidement implanté dans la région, dont les intérêts convergent avec la politique américaine d’endiguement de Téhéran.
Le principal atout stratégique de l’Iran est le détroit d’Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial. Suite aux frappes directes d’avril 2024 entre l’Iran et Israël – une escalade historique –, Washington a conclu que la dissuasion conventionnelle était compromise. La réponse a consisté à renforcer sa présence sur le second point de passage stratégique : Bab el-Mandeb, le détroit de 32 kilomètres de large qui sépare la Corne de l’Afrique de l’Arabie, par lequel transitent 10 % du commerce maritime mondial et la quasi-totalité du trafic maritime de la mer Rouge à destination d’Israël.
Depuis novembre 2023, les Houthis – armés, entraînés et dirigés par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien – imposent un blocus naval de facto aux navires affiliés à Israël, étendant leur influence jusqu’en Méditerranée grâce à des missiles balistiques antinavires. L’opération Prosperity Guardian (décembre 2023), une coalition navale menée par les États-Unis, n’est pas parvenue à stopper les attaques houthies. La logique stratégique d’une intervention au Somaliland apparaît donc claire : établir une base terrestre sur la rive africaine du détroit de Bab el-Mandeb, d’où mener des opérations de surveillance, lancer des drones, déployer des forces spéciales ou accueillir des batteries de missiles antinavires. Israël, agissant comme mandataire des États-Unis, exploiterait cette installation, offrant ainsi à Washington une possibilité de déni plausible. L’initiative « indépendante » d’Israël est, en réalité, une opération sous contrat.
3. Dépasser l’Iran, la Russie et la Chine : la dimension des grandes puissances
La Corne de l’Afrique est devenue un théâtre d’affrontements entre grandes puissances. La Chine y a installé sa première base militaire à l’étranger, à Djibouti (2017), afin de sécuriser son initiative des Nouvelles Routes de la Soie et de protéger les voies commerciales menant au canal de Suez. La Russie, par le biais du Groupe Wagner (devenu depuis Africa Corps), est présente au Soudan, en République centrafricaine et en Érythrée, cette dernière partageant une frontière avec le Somaliland a travers Djibouti. L’Iran, via les Houthis, contrôle une grande partie du littoral yéménite de la mer Rouge, face au Somaliland.
Un accord de présence américano-israélien au Somaliland servirait trois objectifs stratégiques. Premièrement, il permettrait d’empêcher physiquement les opérations des Houthis, en détruisant potentiellement des bases de lancement ou des centres de commandement depuis le côté africain – une chose difficilement réalisable par des moyens navals. Deuxièmement, il signalerait à la Chine que sa base de Djibouti est vulnérable à un encerclement, ce qui pourrait dissuader Pékin de poursuivre son expansion navale dans l’océan Indien. Troisièmement, il permettrait de contourner la Russie en créant une zone de conflit de haute intensité près de l’Érythrée, forçant Moscou à choisir entre une escalade coûteuse et un repli.
Pour Washington, il s’agit d’une opération très lucrative et peu risquée. Le risque – frappes de représailles, attentats terroristes ou guerre plus étendue – pèse principalement sur Israël et, plus particulièrement, sur le Somaliland. Israël estime qu’affaiblir les Houthis réduit l’arsenal asymétrique de l’Iran. Pour les États-Unis, le Somaliland est sacrifiable : une entité non étatique abritant un groupe armé par procuration.
4. L’aveuglement du Somaliland : le désespoir déguisé en stratégie
Les dirigeants du Somaliland se méprennent gravement sur leur propre situation. L’idée que la reconnaissance d’Israël entraînerait celle des États-Unis est erronée : aucun membre de la Ligue arabe n’a normalisé ses relations avec Israël sans concessions substantielles de la part des États-Unis (aide, armes, garanties de sécurité). Le Somaliland ne possède ni pétrole, ni port important (Berbera est modeste comparé à Djibouti), ni armée permanente capable de dissuader les Houthis. Il n’offre que sa géographie – et une géographie sans puissance est un handicap, non un atout.
Les conséquences internes sont tout aussi désastreuses. La paix fragile entre les clans du Somaliland (majorité isaaq avec les Issas, Gadabuursi, les Warsangeli et d’autres) repose sur un accord tacite : le gouvernement recherche la reconnaissance internationale sans renier son identité islamique et arabo-somalienne. Normaliser les relations avec Israël constitue une violation de cet accord. Les Houthis, qui présentent leur campagne comme une défense de Gaza et de l’Oumma, auraient une justification à la fois idéologique et stratégique pour frapper le Somaliland – par des tirs de missiles, des infiltrations de drones ou en armant des clans dissidents. Les sécheresses, la pauvreté et les conflits civils qui ravagent déjà la région s’aggraveraient de façon catastrophique.
Pire encore, les dirigeants du Somaliland ne semblent pas comprendre que la reconnaissance israélienne est dénuée de valeur. Israël lui-même n’est pas universellement reconnu (28 États membres de l’ONU refusent de le reconnaître). La reconnaissance d’un paria ne blanchit pas un autre paria ; elle ne fait qu’aggraver son isolement. Aucun État à majorité musulmane n’ouvrira de mission à Hargeisa après une telle décision. L’Union africaine, qui a toujours défendu l’intégrité territoriale de la Somalie, exclurait vraisemblablement le Somaliland de tout statut d’observateur. Le rêve de reconnaissance se transformerait alors en cauchemar de mise en quarantaine.
5. Trahison religieuse et culturelle : la rupture finale
Enfin, l’alliance proposée constitue une rupture délibérée avec l’identité fondatrice du Somaliland. Les Somaliens sont majoritairement musulmans sunnites ; les traditions soufies de la région ont historiquement condamné le sionisme. La mosquée Al-Aqsa (Quds) et la mosquée du Prophète à Médine – lieux saints où les Somaliens se rendent en pèlerinage depuis des siècles – sont menacées par toute normalisation avec une entité qui contrôle Jérusalem et est accusée de crimes de guerre contre les Palestiniens.
Les accords d’Abraham n’ont jamais été populaires auprès de la population arabe ; ils ont été imposés par des monarchies autocratiques du Golfe. Le Somaliland, dépourvu de ressources pétrolières et de dirigeant autocratique capable de réprimer la dissidence, ne peut reproduire ce modèle. Tout dirigeant signant un tel accord s’exposerait non pas à une reconnaissance diplomatique, mais à une rébellion clanique, un soulèvement populaire et, très probablement, à un assassinat. Il ne s’agit pas de spéculations : en 2022, un député du Somaliland qui avait publiquement évoqué la reconnaissance d’Israël a été contraint à la clandestinité après avoir reçu des menaces de mort.
Poursuivre cette voie reviendrait à abandonner l’identité même qui distingue le Somaliland de la Somalie : une entité politique musulmane, somalo-arabe, qui aspire à la coexistence pacifique, et non un État client d’une puissance étrangère menant une guerre contre ses coreligionnaires.
Conclusion
L’initiative entre le Somaliland et Israël, analysée en profondeur, se révèle être une manœuvre orchestrée par les États-Unis pour sécuriser le détroit de Bab el-Mandeb, contourner l’Iran et contenir l’influence chinoise et russe dans la Corne de l’Afrique. Israël, agissant comme un intermédiaire, met en œuvre cette stratégie tout en en supportant les coûts juridiques et diplomatiques. Le Somaliland est le pion sacrifié, offrant son territoire, sa population et sa paix fragile en échange de l’illusion d’une reconnaissance.
Cette situation ne présente aucune issue viable pour le Somaliland. Soit les Houthis et l’Iran ripostent directement, transformant la Corne de l’Afrique en zone de guerre, soit l’alliance échoue, isolant davantage le Somaliland qu’auparavant. Le seul choix rationnel est de réaffirmer une neutralité absolue, de refuser tout engagement avec Israël et de rechercher la reconnaissance de l’Union africaine, de la Ligue arabe et du Mouvement des non-alignés. Faire autrement n’est pas une stratégie ; c’est du suicide. Et le suicide, sous couvert de diplomatie, reste de l’autodestruction.
Le peuple du Somaliland – et tous ceux qui chérissent l’identité arabe, somalienne et islamique – doit se réveiller. Il n’y a plus de temps pour le silence.



