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La pierre et le fusil : un essai sur Geerisa, la résistance et la résistance désarmée

La pierre et le fusil : un essai sur Geerisa, la résistance et la résistance désarmée

I. Introduction

Il existe des images qui hantent la conscience d’un peuple. L’une d’elles – une femme, pieds nus et drapée dans les plis rouges flottants de la geerisa, se dressant seule face à un soldat en uniforme dont le fusil la domine tel un serpent de métal – est devenue un portrait indélébile de la résistance des Issa de Somalie. Elle ne tient qu’une pierre. Lui, il détient tout ce que l’État moderne peut offrir : un casque, un gilet pare-balles, une arme automatique, le soutien d’une hiérarchie militaire. Pourtant, la photographie raconte une histoire qui bouleverse toutes les attentes. Elle est calme, presque sereine. Lui, il est effrayé, incertain, un garçon perdu dans un uniforme d’homme. Derrière elle se trouve le village de Geerisa – une communauté de villageois Issa dont le seul crime fut d’exister sur des terres revendiquées par l’armée du Somaliland. Cet essai entrelace le symbolisme de cette photographie, la philosophie historique inscrite dans le vêtement traditionnel de la geerisa et la réalité brutale de la violence d’État contre les communautés pastorales. Elle soutient que le véritable pouvoir ne réside pas dans l’arme à feu, mais dans la conviction inébranlable que certaines limites ne peuvent être franchies — et que la mort, lorsqu’elle est affrontée avec dignité, est la victoire ultime sur la tyrannie.

II. La photographie comme texte

Commençons par analyser cette photographie comme on lit un poème. La femme se tient au centre du cadre. Sa robe de geerisa – le châle rouge traditionnel – n’est pas un simple vêtement ; c’est une armure. Elle drape ses épaules et descend jusqu’à ses chevilles, le même tissu qui symbolise celui que portaient les guerriers derviches lorsqu’ils chargeaient les nids de mitrailleuses britanniques il y a un siècle. Dans sa main droite, une pierre – ordinaire, irrégulière, presque dérisoire face au fusil d’assaut du soldat. Mais son visage est la véritable arme : serein, presque maternel, comme si elle regardait un enfant désobéissant plutôt qu’un homme autorisé à la tuer.

Le soldat, en revanche, est l’incarnation même de l’effondrement. Sa posture est défensive, son fusil pointé non pas vers elle, mais légèrement de travers. Ses yeux – si l’on pouvait les voir derrière sa visière – trahiraient la question qui hante tout occupant : pourquoi ne s’enfuit-elle pas ? Pourquoi ne supplie-t-elle pas ? Son uniforme, censé projeter l’autorité, projette au contraire la vulnérabilité. Il a le fusil, mais elle a la supériorité morale – et dans la longue arithmétique de l’histoire, la supériorité morale survit à toutes les balles.

Ce n’est pas une bataille. C’est une confrontation de visions du monde. La sienne dit : « La force fait loi. J’ai le fusil, donc je commande. » La sienne dit : « Ceci est ma terre, ma maison, les tombes de mes ancêtres. Ton fusil n’efface pas mon existence. » La pierre qu’elle tient à la main n’est pas une arme ; c’est un symbole. C’est le plus ancien instrument de résistance humaine – la même pierre que David a utilisée contre Goliath, la même pierre que chaque peuple colonisé a ramassée lorsque la botte de l’oppresseur s’est approchée de trop près. Elle est lourde de sens, légère d’ironie.

III. La robe de Geerisa : le tissu qui refuse de s’agenouiller

Le choix de Geerisa comme nom de ville n’est pas fortuit. En pays Issa, en Somalie, geerisa signifie à la fois dignité et courage, et par extension, le clan qui porte l’honneur d’avoir défié un bataillon d’assaillants britanniques en 1891 dans les environs de Geerisa, dans la vallée de Hussain. Mais ici, c’est une femme qui fait preuve du même sacrifice – et cette inversion est révolutionnaire. Dans les récits patriarcaux traditionnels, le guerrier est un homme. Mais lorsque les hommes sont tués, déplacés ou emprisonnés, les femmes deviennent le dernier rempart. La femme sur la photographie ne se contente pas de défendre sa maison ; elle incarne l’esprit même de geerisa – le courage, la résistance, la dignité – d’une manière que le soldat colonial et postcolonial ne peut comprendre.

Elle incarne aussi une philosophie somalienne plus profonde : « L’esclavage était plus terrifiant que la mort. » Pour elle, l’exigence du soldat qu’elle quitte sa terre, abandonne sa communauté et se soumette à une administration étrangère (qu’elle soit somalienne, éthiopienne ou autre) est une forme de gumeysi – esclavage, colonialisme, domination. Elle préférerait mourir une pierre à la main plutôt que de vivre enchaînée. Et c’est précisément ce qui terrifie le soldat. Il a été entraîné à combattre des ennemis armés comme lui. Il n’a pas été entraîné à combattre une femme qui le regarde avec la certitude tranquille d’une martyre.

La photographie devient ainsi une illustration vivante de la devise qui accompagne l’image de la geerisa : Courage. Résistance. Dignité. Le courage réside dans son immobilité. La résistance, dans son refus de bouger. La dignité, dans son expression : ni colère ni peur, mais une présence absolue. Elle ne joue pas l’héroïsme. Elle est simplement ce qu’elle a toujours été : une femme somalienne issa qui sait que sa valeur est inaliénable.

IV. Contexte historique : les campagnes militaires du Somaliland

Pour comprendre cette photographie, il est essentiel de saisir le contexte géographique et politique qui l’entoure. La ville de Geerisa se situe dans une région disputée entre la République autoproclamée du Somaliland et les communautés Issa, un clan somalien profondément enraciné dans la région. Ces dernières années, les forces du Somaliland se sont affrontées à plusieurs reprises avec les villageois Issa au sujet des frontières, des ressources et de l’allégeance politique. L’armée a été accusée d’expulsions forcées, de destructions de biens et d’exécutions extrajudiciaires, le tout au nom de la « sécurité » et du « contrôle territorial ».

Pour les villageois Issa, il ne s’agit pas d’un simple différend frontalier, mais d’une menace existentielle. Leurs ancêtres ont fait paître leurs chameaux dans ces plaines pendant des siècles. Leurs puits recèlent une eau qui a nourri des générations. Leurs tombes abritent les ossements des anciens qui ont combattu les puissances coloniales, italiennes et britanniques. Se voir ordonner par un soldat – souvent un jeune homme d’un autre clan, armé d’un fusil fourni par un protecteur étranger – de partir n’est pas un simple désagrément politique. C’est un effacement de la mémoire, une atteinte à leur identité.

La femme à la pierre n’est pas une exception ; elle est l’aboutissement de cette histoire. Elle a vu les huttes de ses voisins brûler. Elle a entendu les coups de feu la nuit. Elle a enterré des enfants tués par des balles perdues. Et elle a décidé – comme ses grands-mères avant elle – que la fuite n’est pas une option. La fierté de geerisa qu’elle arbore est la même que celle de son arrière-grand-père lorsqu’il a refusé de payer tribut au gouverneur britannique et italien. La pierre qu’elle tient est la même que celle que sa mère a ramassée lorsque des soldats éthiopiens sont venus confisquer leur bétail. Le fusil du soldat est neuf, mais la lutte est ancestrale.

V. La psychologie de la peur : pourquoi le soldat tremble

L’élément le plus frappant de cette photographie est l’inversion des émotions attendues. La femme est calme ; le soldat est terrifié. Pourquoi ? Parce que la peur n’est pas une question de puissance de feu, mais de conviction. Le soldat sait, au fond de lui, qu’il est du mauvais côté de l’histoire. Il sait que son uniforme est une autorité empruntée, que son fusil est un instrument de domination, non de défense. Il sait que s’il tire sur cette femme, la photographie fera le tour du monde et qu’il deviendra le symbole de l’inhumanité. Il sait que son sang criera vengeance et que ses petits-enfants porteront la honte.

La femme, en revanche, n’a rien à perdre. Elle a déjà tout perdu, tout ce qui pouvait lui être pris par la force. Ce qui demeure – sa dignité, sa mémoire, son lien à la terre – est inaliénable. Elle n’a pas peur de la mort car, pour elle, la mort n’est pas une fin ; c’est un retour aux ancêtres qui, eux aussi, ont résisté. Elle ne négocie pas ; elle témoigne. Elle dit au soldat : « Tu peux me tuer, mais tu ne peux pas me vaincre. Tu peux prendre mon corps, mais mon histoire te survivra. »

C’est là l’essence de la philosophie geerisa. Elle transforme la victime en vainqueur, non par la violence, mais par la clarté morale. La confusion du soldat est celle d’un homme qui ne s’est jamais demandé pourquoi il est là. Il obéit aux ordres. Elle obéit à sa conscience. Et dans ce contraste, la photographie devient un monument, un miroir tendu à chacun d’entre nous : quel camp choisiriez-vous ?

VI. La pierre comme métaphore

La pierre que tient la femme est souvent tournée en ridicule par ceux qui ne voient que la puissance matérielle. « Que peut faire une pierre contre une balle ? » demandent-ils. Mais la question est naïve. La pierre n’est pas destinée à vaincre le fusil ; elle est destinée à le dénoncer. Elle rappelle que l’arme du soldat est, en fin de compte, impuissante face à l’esprit humain. Une balle peut transpercer la chair, mais elle ne peut transpercer la volonté d’un peuple. Une pierre, lancée ou simplement tenue, est une déclaration que les opprimés ne subissent pas passivement la violence – ils sont acteurs de leur propre libération, même si cette libération passe par le martyre.

Historiquement, la pierre a été l’arme des opprimés aux quatre coins du monde. Des enfants palestiniens jettent des pierres sur les chars israéliens. Des villageois indiens en jettent sur les soldats britanniques. Des combattants africains pour la liberté en jettent sur la police de l’apartheid. La pierre n’est pas une stratégie militaire ; c’est une affirmation morale. Elle dit : Je n’ai peut-être pas votre technologie, mais j’ai mon humanité. Je n’ai peut-être pas votre entraînement, mais j’ai ma vérité. Et ma vérité est plus lourde que votre balle.

Dans le contexte de Geerisa, la pierre est également liée à l’économie pastorale. Le quotidien d’une Somalienne est rythmé par les pierres : pour cuisiner, pour construire, pour consolider les bords de son aqal (hutte portative). La pierre qu’elle ramasse n’est pas un objet étranger ; elle fait partie de son monde, de sa maison. En s’armant d’une pierre, elle s’arme de la terre même de sa patrie. Elle ne fait plus qu’un avec la terre qu’elle défend. Le soldat, en revanche, est étranger jusqu’à son propre fusil. Il est déraciné de la terre qu’il occupe. Elle est enracinée ; il est déraciné. C’est pourquoi elle tient bon et il vacille.

VII. Le rôle des femmes dans la résistance somalienne

Cette photographie remet également en question la marginalisation des femmes dans les récits traditionnels de la résistance somalienne. Trop souvent, l’histoire de la lutte anticoloniale est racontée comme une épopée masculine : les derviches de Sayid Mohamed Abdullah Hassan, les sultans, les guerriers. Pourtant, les femmes étaient toujours présentes, souvent dans les rôles les plus périlleux. Elles portaient de l’eau aux combattants, dissimulaient des armes dans leurs vêtements, composaient des poèmes qui dénonçaient les lâches et inspiraient les héros. Et lorsque les hommes tombaient, elles prenaient les armes et affrontaient l’ennemi.

Dans la communauté Issa, les femmes sont depuis toujours les gardiennes de la tradition orale. Elles se souviennent du nom de chaque ancêtre, de chaque bataille, de chaque trahison. Elles transmettent à leurs enfants la poésie de la résistance. Lorsque l’armée du Somaliland vient les expulser, ce sont les femmes qui s’avancent les premières – non pas parce que les hommes sont absents, mais parce qu’elles comprennent que leur rôle est de témoigner. L’homme armé n’est qu’un passager. La femme à la pierre est éternelle.

Son calme et sa confiance sur la photo ne relèvent pas d’une simple excentricité ; ils sont le fruit d’un héritage culturel. Elle sait que les femmes somaliennes ont affronté bien pire – la famine, les violences coloniales, la guerre civile – et ont survécu. Elle sait que sa grand-mère a survécu aux Britanniques, aux Italiens, sa mère au régime de Siad Barre, et qu’elle survivra à cette nouvelle manifestation de brutalité d’un État séparatiste. La peur du soldat est celle d’un homme dépourvu d’un tel héritage, d’une telle profondeur temporelle. Il est une image figée ; elle est une fresque.

VIII. Le message porté : un appel universel

Bien que la photographie soit ancrée dans la tragédie spécifique de la ville de Geerisa et de la communauté Issa, son message est universel. Chaque peuple occupé a sa femme à la pierre, sa propre Hawa Tako. Chaque oppresseur a son soldat apeuré. L’image parle aux Palestiniens de Gaza, aux Kurdes de Syrie, aux peuples autochtones des Amériques, à tous ceux à qui l’on a un jour dit que leur terre ne leur appartenait pas, que leur identité n’avait aucune importance, que leur survie dépendait de la soumission.

Ce message n’est pas un message de désespoir, mais d’espoir. La femme à la pierre n’est pas vaincue ; elle est déterminée. Elle ne remporte pas la victoire au sens conventionnel du terme – le soldat finira peut-être par lui tirer dessus, l’arrêter ou la chasser – mais elle remporte une victoire plus profonde. Elle oblige le soldat à se confronter à sa propre conscience. Elle oblige le monde à être témoin de l’injustice. Elle sème une graine qui deviendra un arbre du souvenir, et cet arbre portera ses fruits longtemps après la retraite du soldat et le départ des militaires.

La devise « Courage. Résistance. Dignité. » n’est pas un slogan pour les puissants ; c’est un kit de survie pour les faibles. Le courage d’affronter les armes. La résistance de refuser l’ordre de partir. La dignité de préserver son humanité même dépouillé de tout. Ce ne sont pas des vertus abstraites ; ce sont des outils concrets. Ce sont elles qui ont permis à cette femme de rester immobile alors que tous ses instincts lui criaient de fuir. Ce sont elles qui lui ont permis de tenir une pierre quand le soldat tenait un fusil. Ce sont elles qui lui ont permis de le regarder dans les yeux sans ciller.

IX. La tragédie et le triomphe de la ville de Geerisa

Après l’assaut militaire, la ville de Geerisa n’est plus que ruines. Des maisons incendiées, du bétail volé, des familles dispersées. Mais l’image de la femme à la pierre survivra à la destruction. Elle circulera sur les téléphones, s’affichera sur des affiches, sera chantée dans des poèmes. Elle s’intégrera à la tradition orale de la communauté Issa, transmise aux enfants qui n’étaient pas encore nés lors de l’arrivée du soldat. Elle transformera une tragédie locale en un symbole universel.

C’est le paradoxe de la violence d’État : elle vise à effacer, mais elle immortalise souvent. L’armée du Somaliland pensait peut-être affirmer sa domination. Au lieu de cela, elle a créé un martyr de la dignité. Le soldat pensait peut-être faire respecter l’ordre. Au lieu de cela, il est devenu le visage de l’oppression sur une photographie qui sera étudiée par les générations futures. La femme était peut-être désarmée, mais elle l’a désarmé de la manière la plus profonde qui soit : en refusant de reconnaître la réalité de son pouvoir.

La fierté de geerisa qu’elle arbore n’est pas qu’un vêtement ; c’est un étendard. C’est l’étendard d’un peuple conquis mais jamais soumis, colonisé mais jamais converti, marginalisé mais jamais effacé. C’est l’étendard d’un peuple qui croit, comme les derviches, que la mort n’est pas l’ennemie, mais la soumission. Et dans cette croyance, ils puisent une force qu’aucune armée ne peut égaler. « “Geeridu mar bay nolosha dhaantada ». Il y a des moments où la vie est plus effrayante que la mort.

X. Conclusion : La pierre survivra au pistolet

Au final, la photographie de la femme Issa faisant face au soldat du Somaliland n’est pas une histoire de défaite. C’est une histoire de lucidité morale. Elle savait pour quoi elle se battait ; lui, il ignorait contre quoi il se battait. L’histoire était de son côté ; il n’avait que des ordres. Elle avait une pierre ; lui, un fusil. Et pourtant, c’est elle qui a tenu bon, et lui, qui a tremblé.

C’est là l’essence de la philosophie de geerisa, saisie dans l’image qui a inspiré cet essai : « Geeridu mar bay nolosha dhaantaa ». Parfois, la vie est plus effrayante que l’esclavage.
La femme à la pierre a fait son choix. Elle a choisi la mort plutôt que le déracinement, la résistance plutôt que la résignation, la dignité plutôt que la survie à tout prix. Le soldat, en revanche, n’a fait aucun choix. Il est un instrument, non un acteur. Et c’est pourquoi il a peur.

Face à cette image, nous sommes invités à faire notre propre choix. Choisirons-nous la pierre ou le fusil ? Le courage ou la coercition ? Nous souviendrons-nous que le véritable pouvoir ne réside pas dans la capacité de détruire, mais dans la volonté d’endurer ? La femme sur la photo – Nim’a Abdi Ahmed, fille d’Abdi Ford – nous a déjà donné sa réponse. À nous maintenant de répondre.

Courage. Résistance. Dignité.
Ce ne sont pas de vains mots. C’est un mode de vie. Et dans les collines de Geerisa, en ce jour inoubliable, une femme, une pierre à la main, a montré au monde leur véritable signification. Puissions-nous ne jamais oublier. Puissions-nous ne jamais capituler.

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