L’architecture délicate de la paix : célébration, réaction et impératif de gouvernance :
Dans la trame complexe des sociétés humaines, les fils de l’identité culturelle et des relations intercommunautaires sont perpétuellement entrelacés, créant des schémas d’harmonie ou de discorde. Les récents événements entourant la célébration de Xeer Issa à Zaila et la réaction d’un groupe de jeunes à Borama illustrent avec force cet équilibre fragile. Cette situation met en lumière un carrefour crucial : l’une mène à la réaffirmation du patrimoine culturel dans un cadre d’unité nationale, tandis que l’autre s’enfonce dans le terrain périlleux de l’escalade rhétorique. Fondamentalement, le conflit souligne le principe non négociable selon lequel, même en cas de désaccord, un espace de paix doit être préservé, et il est du devoir fondamental de l’État de le préserver.
La célébration de Zaila était, de par ses mérites, un événement légitime et historiquement ancré. Le Xeer Issa, le droit coutumier somalien traditionnel, représente une profonde réussite intellectuelle et sociale, et constitue un exemple de nombreux cadres juridiques modernes. Pour la communauté Issa, célébrer la reconnaissance mondiale du Xeer Issa à Zaila – berceau documenté de ce système juridique et lieu d’intronisation de ses dix-neuf chefs traditionnels (Ogaas) – n’est pas une provocation, mais une profonde signification culturelle. C’est une affirmation d’identité et d’histoire. De plus, la légitimité de l’événement a été renforcée par les canaux officiels ; le gouvernement, informé, a assumé ses responsabilités, assurant la sécurité et participant pleinement. Cette sanction officielle transforme le rassemblement, passant d’une simple manifestation tribale à un exercice culturel reconnu par l’État, source de fierté pour tous les Somaliens attachés à leur riche patrimoine. Ce même événement a été célébré l’année dernière à Dire Dawa, où 80 nationalités éthiopiennes étaient représentées dans une ambiance festive, puis à Djibouti, où il a été accueilli avec la même rigueur et la même attitude. Le tour de Zaila d’accueillir cet événement prestigieux sera sûrement vrai.
Malheureusement, cet acte d’affirmation culturelle n’a pas été accueilli avec compréhension à Borama, mais a suscité une réaction qui menace de démanteler le tissu social même qu’il cherchait à célébrer. La position du groupe de jeunes de Borama, telle qu’exprimée dans sa « pétition en quatre points », est décrite non pas comme une simple dissidence, mais comme une arrogance qui « franchit les lignes rouges ». Le langage employé évoque des ultimatums et des menaces, une rhétorique intrinsèquement provocatrice. Cette approche abandonne fondamentalement le principe essentiel de la résolution des conflits : le dialogue doit rester ouvert et la voie à la désescalade doit toujours être préservée. Lorsque la rhétorique passe de la critique à ce qui est perçu comme de la « haine » et une « invitation au pire », elle cesse d’être une déclaration politique et devient un dangereux catalyseur de violence. Elle crée une prophétie autoréalisatrice où le conflit devient « inévitable », précisément parce que l’espace de paix a été délibérément détruit.
Cette dynamique précaire impose une exigence sans équivoque au gouvernement. L’État ne peut rester passif lorsque les relations harmonieuses entre ses communautés sont menacées. La situation appelle désormais une action du gouvernement, exigeant une position claire, décisive et visible. Cela implique plusieurs étapes cruciales. Premièrement, il doit fermement défendre l’État de droit, protéger le droit à l’expression culturelle, tout en affirmant clairement que les discours de haine et l’incitation à la violence sont intolérables. Deuxièmement, il doit agir de manière impartiale mais avec autorité, en favorisant la concorde entre les communautés concernées et en répondant aux griefs sous-jacents – s’il y en a – et aux craintes qui alimentent ces vives réactions. L’implication initiale du gouvernement dans l’événement constitue un fondement de confiance qu’il doit maintenant exploiter pour combler le fossé.
En conclusion, la juxtaposition de la célébration de Zaila et de la réaction de Borama est plus qu’un différend local ; c’est le microcosme d’un défi universel. Elle démontre que la fierté culturelle et la paix intercommunautaire ne s’excluent pas mutuellement, mais que leur coexistence dépend de la maturité du dialogue et de l’autorité inébranlable d’une gouvernance juste. La célébration de Xeer Issa devrait témoigner de la capacité du Somaliland à s’autogouverner avec ingéniosité. La réaction qui lui a été apportée, cependant, constitue un avertissement brutal quant à la rapidité avec laquelle cet héritage peut être mis en péril. Pour aller de l’avant, le gouvernement doit être le gardien de cet espace commun de paix, en veillant à ce que l’architecture de l’harmonie ne soit pas démantelée par les outils de la rhétorique et de la haine. L’avenir de la cohésion sociale du Somaliland dépend d’une action vigilante et fondée sur des principes.



