Le rêve qui se délite : comment la politique par procuration et les divisions internes du Somaliland menacent ses fondements :
Depuis trente-cinq ans, le Somaliland tisse un récit qui le distingue du paysage tumultueux du sud de la Somalie : une histoire de stabilité, de démocratie et de consensus, ancrée dans le terreau fertile de la gouvernance clanique traditionnelle. Ce récit, bien que séduisant, est souvent resté lettre morte, notamment dans sa quête de reconnaissance internationale. Or, les récents événements survenus dans l’ancienne cité portuaire de Zeila ont révélé une contradiction troublante au cœur du projet somalilandais. La répression brutale par le gouvernement d’une commémoration pacifique du Xeer Issa – code juridique traditionnel du clan Issa inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO – dévoile une trajectoire dangereuse. Le Somaliland met de plus en plus en péril ses principes fondateurs en s’engageant dans une politique intérieure clivante et en se faisant l’instrument de puissances régionales, une stratégie qui menace de saper ses aspirations mêmes à l’autonomie nationale.
La crise de Zeila : un microcosme d’un malaise plus profond :
La crise de Zeila illustre à merveille un malaise plus profond qui ronge le Somaliland. Le Xeer, sous ses diverses formes, n’est pas un simple vestige culturel ; il est le ciment même de la société somalienne, un système sophistiqué de jurisprudence et de résolution des conflits que le Somaliland a toujours fièrement mis en avant comme preuve de son savoir-faire en matière de gouvernance. Interdire à la communauté Issa de célébrer la reconnaissance internationale de son Xeer spécifique sur son lieu de naissance historique n’est pas une simple mesure de sécurité ; c’est un acte de négation culturelle et politique profonde. Cette décision signifie pour la communauté Issa que son patrimoine n’est pas un élément précieux du tissu national du Somaliland, mais plutôt une menace potentielle pour celui-ci.
En instrumentalisant prétendument un clan (Gadabuursi) contre un autre (Issa) pour faire appliquer cette interdiction, le gouvernement d’Hargeisa renie son rôle fondamental d’arbitre impartial. Il retombe dans les divisions claniques mêmes qu’il prétend avoir dépassées. Ce déclenchement sans scrupules du conflit revient à allumer un feu qui, une fois allumé, pourrait s’avérer impossible à éteindre, consumant la confiance nécessaire au bon fonctionnement d’un État multiclanique. Le fondement même sur lequel repose le Somaliland – son engagement envers l’inclusion et le consensus – commence à s’effriter sous le poids de ses propres contradictions.
Le calcul géopolitique : une face cachée sinistre :
Derrière ces luttes intestines se cache un calcul géopolitique bien plus sinistre. La communauté Issa du Somaliland, victime d’injustices chroniques, est intimement liée à Djibouti, État à majorité Issa, voisin du Somaliland et acteur régional majeur. L’accusation selon laquelle le Somaliland « cible Djibouti par procuration » est grave et révèle une guerre par procuration menée sur son propre sol. Le prétendu « tiers » dans ce conflit serait les Émirats arabes unis et l’Éthiopie, un géant enclavé en quête d’un accès portuaire sécurisé et méfiant face à la position dominante de Djibouti comme principal corridor commercial.
En s’alliant aux intérêts des Émirats arabes unis et de l’Éthiopie pour faire pression sur Djibouti, les dirigeants du Somaliland croient peut-être tirer profit de leur position stratégique à des fins diplomatiques ou personnelles. Or, ce faisant, ils commettent une erreur fatale : ils confondent la communauté Issa, présente sur leur territoire, avec la politique étrangère de l’État djiboutien. Cette confusion transforme les citoyens en pions géopolitiques, rendant leurs droits culturels négociables dans un grand jeu stratégique auquel ils n’ont jamais consenti.
La tragédie de l’autodestruction :
Le drame ultime de cette approche réside dans son caractère fondamentalement autodestructeur. La revendication d’indépendance du Somaliland ne repose pas sur l’homogénéité ethnique, mais sur un contrat social entre ses principaux clans : les Isaaq, les Harti (dans certaines parties de Sanaag) et les Dir (dont les Issa à Selel et Awdal). En s’aliénant systématiquement les Issa par des mesures telles que l’interdiction du Zeila, le Somaliland sape le consensus multiclanique même qui légitime sa revendication d’indépendance. Il ne peut se présenter au monde comme un bastion de paix et de tradition tout en interdisant la joyeuse célébration de l’une des traditions les plus chères à ses propres communautés. Cette hypocrisie n’échappe pas à la communauté internationale, pour qui la cohésion interne et le respect des droits de chaque communauté sont des conditions préalables à la reconnaissance.
De plus, en agissant comme intermédiaire, le Somaliland cède une part de sa souveraineté. Il risque de devenir un instrument au service des intérêts d’autrui, plutôt qu’un défenseur de son propre peuple. L’avertissement selon lequel le Somaliland « creuse sa propre tombe inconsciemment ou par intérêt personnel » est pertinent. Si les intérêts personnels de quelques dirigeants priment sur la stabilité à long terme de la nation, le projet est voué à l’échec. Si cette stratégie est poursuivie inconsciemment, sans une compréhension approfondie des forces régionales en jeu, le résultat sera le même. S’aliéner un clan clé et provoquer un voisin puissant comme Djibouti crée une faille que les adversaires extérieurs et les sécessionnistes intérieurs peuvent exploiter, risquant de mener à la fragmentation du tissu social et à l’effondrement irréversible du rêve somalilandais.
À la croisée des chemins : la voie à suivre :
En conclusion, le conflit de Zeila autour du Xeer Issa dépasse largement le cadre d’un différend local ; il révèle une philosophie de gouvernement qui s’est égarée, troquant la construction d’une nation inclusive contre une politique de division par procuration. Le Somaliland se trouve à la croisée des chemins. Il peut persévérer dans la voie actuelle – une trajectoire de marginalisation interne et de manipulation externe qui mènera inévitablement à son effondrement. Ou bien, il peut renouer avec les principes qui ont fait de lui un modèle de réussite africain : en intégrant tous ses clans constitutifs, en célébrant leur patrimoine culturel comme un atout national et en menant une politique étrangère indépendante au service des intérêts de l’ensemble de sa population.
Le choix est clair. Pour survivre et prospérer, le Somaliland doit cesser d’être un État par procuration et redevenir une nation. La préservation de ses principes fondateurs, la célébration de son riche patrimoine et l’engagement envers un modèle de gouvernance inclusif ne sont pas de vains espoirs ; ils sont l’essence même de son avenir. Ce n’est qu’en reconnaissant et en valorisant la contribution de chaque clan, y compris les Issa, que le Somaliland pourra réaliser son rêve de stabilité, de reconnaissance et d’unité. L’heure est à l’introspection et au changement ; le destin de la nation est en jeu.



