La crise fabriquée : comment la manipulation politique a déclenché une guerre clanique dans la région d’Awdal, au Somaliland.
L’éclatement d’un conflit violent entre les clans Issa et Gadabuursi dans la région d’Awdal, au Somaliland, fin 2024-2026, n’est pas une simple flambée d’animosité tribale ancestrale. Il représente plutôt la rupture délibérée et catastrophique d’un contrat social, une crise orchestrée pendant des décennies par une stratégie politique calculée. Présentée par les observateurs extérieurs comme un différend traditionnel et localisé, la conflagration d’Awdal est, en réalité, le résultat direct d’un projet de construction étatique qui a privilégié l’exclusion à l’inclusion, l’alliance tactique à la citoyenneté universelle et la realpolitik clanique à une véritable intégration nationale. Ce conflit met en lumière la contradiction fatale au cœur du Somaliland moderne : une nation louée pour sa démarche de consolidation de la paix par la base, mais dont on découvre aujourd’hui qu’elle a bâti cette paix sur un fondement de marginalisation systématique et de violence latente contre les dissidents internes perçus comme tels. Une analyse des compromis politiques historiques, de la discrimination administrative cautionnée par l’État, de l’instrumentalisation de la culture et de la militarisation des griefs claniques révèle une trajectoire claire allant d’une conception politique délibérée à une destruction délibérée.
I. Le pacte fondateur : un État bâti sur une alliance stratégique et exclusive :
La genèse du Somaliland en tant qu’État sécessionniste en 1991 ne s’est pas traduite par la création d’une nation civique. Au contraire, sa gestion s’est faite par le biais d’une série de conférences claniques complexes qui, bien qu’ayant permis de mettre fin à la guerre ouverte, ont instauré une hiérarchie d’appartenance politique. Le Mouvement national somalien (SNM), victorieux et majoritairement composé d’Isaaq, était confronté à un dilemme stratégique. Pour consolider son projet sécessionniste, il lui fallait neutraliser toute opposition interne potentielle. Les clans Harti (Darod) de l’est entretenaient des liens familiaux et politiques étroits avec le Puntland et le centre-sud de la Somalie, ce qui les rendait intrinsèquement suspects. Le clan Issa, fort de ses puissants liens de parenté et culturels transfrontaliers avec Djibouti, était lui aussi perçu comme une potentielle cinquième colonne, susceptible de nourrir une ambition de « Grand Djibouti » ou, à tout le moins, d’être ambivalent face à la souveraineté d’Hargeisa.
Le clan Gadabuursi, bien qu’ayant combattu aux côtés du gouvernement de Siad Barre, offrait une opportunité unique. En lui confiant un rôle central dans la nouvelle administration – symbolisé par la présidence de Dahir Riyale Kahin –, l’élite Isaaq a réalisé un coup de maître en matière de realpolitik. Elle a transformé un ancien adversaire en un allié dépendant, créant ainsi un rempart contre les Issa à l’ouest et les Harti à l’est. Il ne s’agissait pas d’un partenariat entre égaux, mais d’un arrangement clientéliste. Le capital politique des Gadabuursi au Somaliland est devenu indissociable de leur volonté de soutenir le statu quo dominé par les Issa et de contrebalancer l’influence des autres clans du Somaliland. En récompense, le clan Gadabuursi s’est vu promettre l’appropriation de vastes portions du territoire Issa, laissant quelques terres à Sacad Moussa et Habar Awal, ce qui explique la fermeture de six bureaux de vote. Nombreux sont ceux, y compris parmi les Somalilandais, qui ignorent cette réalité. Ce pacte fondateur a semé les graines d’un futur conflit : il a désigné les Issa comme l’« autre » interne permanent, une communauté dont les intérêts étaient structurellement subordonnés à la stabilité de l’axe Isaaq-Gadabuursi qui gouvernait l’État.
II. L’architecture de la marginalisation : l’art de gouverner comme outil de privation de droits :
L’isolement politique des Issa n’était pas passif ; il a été activement construit par l’appareil d’État lui-même. Sous la présidence de Riyale, le gouvernement a mis en œuvre ce qui ne peut être qualifié que de campagne de privation bureaucratique et électorale. Le découpage électoral de la région d’Awdal en a été l’un des principaux outils. Le détachement du district de Lughaya, à majorité Issa, de son centre traditionnel et administratif de Zeila, et son intégration au fief Gadabuursi de Borama, constituaient une manipulation politique délibérée. Son objectif était clair : diluer le pouvoir de vote collectif des Issa, les empêchant ainsi de former un bloc électoral décisif ou de revendiquer une représentation régionale autonome.
Ce démantèlement géographique a été aggravé par une manipulation électorale systémique. Les rapports font régulièrement état de la réduction drastique du nombre et de l’emplacement peu pratique des bureaux de vote dans les zones Issa, de la manipulation des listes électorales et de la fraude pure et simple lors du dépouillement. Surtout, les représentants et les dirigeants de la communauté Issa ont été systématiquement exclus des commissions électorales et des organes de contrôle chargés de gérer ces processus. Il en a résulté une mise à l’écart politique de facto. L’absence des Issa du Parlement du Somaliland, des responsabilités au sein de la fonction publique et des postes ministériels ne reflète pas une quelconque apathie, mais constitue bien le résultat voulu d’un système fermé. De plus, cette exclusion politique a été renforcée par un manque d’investissement dans le développement. La privation délibérée de services sociaux, d’une éducation de qualité, d’infrastructures médicales et d’eau potable dans les territoires peuplés par les Issa servait un double objectif : punir toute dissidence potentielle et créer des conditions de précarité si extrême que le déplacement progressif de population – une évolution démographique silencieuse – est devenu un objectif étatique plausible.
III. Le catalyseur culturel : quand le patrimoine devient un casus belli :
La reconnaissance du Xeer Issa par l’UNESCO fin 2024 a transformé ce ressentiment politique latent en une confrontation culturelle immédiate. Le droit traditionnel (Xeer) est le fondement de l’identité clanique somalienne Issa, codifiant l’histoire, le territoire et la souveraineté sociale. La désignation par l’UNESCO a validé le patrimoine culturel unique des Issa sur la scène internationale. La décision du clan de célébrer cet événement à Zeila – berceau historique du clan Issa, berceau du Xeer et lieu d’intronisation de ses chefs traditionnels (Ogaases) – constituait un acte profond de réappropriation culturelle. C’était une affirmation de la présence historique ininterrompue et de l’autonomie sur la terre même où leur pouvoir politique avait été méticuleusement démantelé.
La réaction des Gadabuursi et la riposte de l’État ont révélé la véritable nature du conflit. Les dirigeants du clan Gadabuursi, percevant cette célébration culturelle comme une menace pour leurs ambitions politiques et leur contrôle territorial, ont exercé des pressions efficaces sur le gouvernement du Somaliland pour qu’il interdise l’événement, menaçant de guerre s’il avait lieu. Dans un échec retentissant pour l’État, le gouvernement du président Cabdiraxman Ciro a cédé. En interdisant un festival culturel pacifique et internationalement reconnu, source de fierté pour tous les Somaliens, le Somaliland a abandonné toute prétention de neutralité. Il a démontré que l’État était prêt à réprimer activement l’expression culturelle d’un clan pour apaiser les menaces d’un autre, alignant ainsi formellement l’autorité de l’État sur un agenda clanique partisan. L’État, chargé de protéger tous les citoyens, est devenu l’instrument de l’hégémonie politique et culturelle d’un clan.
IV. De l’État partisan au combattant : la militarisation du grief :
L’escalade des protestations en conflit armé fut rapide et s’accompagna de la transformation active de l’État du Somaliland, d’arbitre impartial en belligérant clandestin. Lorsque les Issa, bravant l’interdiction, organisèrent des marches de protestation pacifiques, les milices Gadabuursi déclarèrent la « guerre totale ». La réponse du gouvernement du Somaliland ne fut pas d’intervenir de manière décisive pour séparer les factions et imposer un cessez-le-feu viable. Au contraire, des rapports crédibles provenant des zones de conflit indiquent que des unités de l’Armée nationale du Somaliland (SLA) apportèrent un soutien logistique et tactique direct aux milices Gadabuursi. Des attaques contre les éleveurs et les villages Issa, notamment à Beeyo dhaadheer, Ali Xaydh, Osoli, Hulka et Gargaarka, auraient été menées par des forces conjointes utilisant des véhicules techniques, des soldats et des armes de la SLA. Le fait que deux colonels de la SLA aient été retrouvés parmi les victimes à Hulka et Gargaara témoigne de la belligérance du gouvernement.
Ceci marque le point de non-retour. L’incendie des maisons Issa, les meurtres et les enlèvements de civils à Indhabirale – actes que les forces de l’État n’ont pas empêchés et auxquels elles semblent complices – témoignent de la privatisation totale du conflit clanique. L’armée nationale, symbole ultime de la souveraineté de l’État, a été de fait privatisée au service d’un objectif clanique. Son inaction face à l’agression Gadabuursi et sa participation présumée à des attaques révèlent un gouvernement non pas dépassé par les événements, mais complice. Il tolère, et sans doute facilite, une forme de nettoyage ethnique par la terreur pour atteindre son objectif politique de longue date : l’affaiblissement définitif et le déplacement de la communauté Issa de l’ouest du Somaliland. Le sort tragique de Sool est plus que jamais d’actualité.
Conclusion : Le dénouement d’un modèle
Le conflit d’Awdal ne constitue donc pas une déviation du modèle somalilandais ; il en est l’aboutissement logique et tragique. Il révèle que la paix tant vantée était, pour certains, une paix d’asservissement. L’État, bâti sur une alliance clanique stratégique, ne pouvait évoluer vers un rôle de gardien neutre de l’ensemble de sa population. Il demeurait prisonnier de ses calculs fondateurs, où la gestion des équilibres claniques primait sur la protection des droits individuels et collectifs.
Les éloges fréquents de la communauté internationale concernant la stabilité du Somaliland doivent désormais être nuancés par cette réalité. Une stabilité maintenue par l’étouffement politique et la répression militaire d’une grande communauté est une poudrière, non une réussite. Pour survivre, le Somaliland doit entreprendre une profonde remise en question. Il doit démanteler l’édifice de la marginalisation, garantir une représentation politique équitable, des droits légitimes, une répartition équitable des ressources et, surtout, dissocier clairement ses forces de sécurité des intérêts claniques. L’alternative est claire : la manipulation politique délibérée qui a instauré un ordre temporaire promet désormais un conflit permanent et croissant, prouvant qu’une maison construite sur l’affaiblissement délibéré d’un de ses murs ne peut subsister indéfiniment. Ce conflit aboutira soit au renouvellement d’un contrat social plus juste et inclusif, soit à la destruction violente de l’État somalilandais lui-même.



