Au-delà du prix du sang : pourquoi les dirigeants traditionnels doivent s’attaquer aux crimes irréparables commis contre la communauté Issa à Saylac et Lughaya
Depuis des siècles, le droit coutumier somalien, le *Xeer*, constitue un mécanisme efficace de résolution des conflits, où les griefs sont réglés par une compensation (*mag* ou *diyya*), souvent sous forme de bétail. Ce système repose sur le principe d’un préjudice circonstancié, d’excuses sincères et de la possibilité de restaurer les liens claniques par une réparation matérielle. Cependant, ce cadre se heurte aujourd’hui à des crimes qui ne se limitent pas à des actes de violence isolés, mais qui constituent des tentatives systématiques d’exproprier des communautés entières de leurs terres ancestrales. Comment quantifier la perte d’identité, le déni d’accès aux services sociaux, le démembrement d’un territoire et la privation de représentation politique ? La réponse est sans équivoque : aucune quantité de bétail ne saurait réparer de telles injustices.
C’est la sombre réalité à laquelle est confronté le clan Issa dans les districts de Saylac et Lughaya, dans la région d’Awdal-Selel. Depuis 1969, sous le régime de Siad Barre puis sous les administrations successives du Somaliland, les Issa subissent une campagne délibérée d’extermination, de déplacement forcé et d’accaparement territorial. Les chefs traditionnels sont aujourd’hui confrontés à un dilemme qui dépasse leur rôle historique. Ils ne peuvent négocier une paix qui cautionne le génocide. Leur seule voie honorable consiste à reconnaître l’inadmissibilité de ces crimes, à témoigner des souffrances endurées et à refuser de légitimer une « paix » qui ne ferait que récompenser le nettoyage ethnique.
Quand la compensation devient complicité
Les crimes perpétrés contre la communauté Issa sont conçus pour rendre caduque toute compensation traditionnelle. Si un père peut être indemnisé pour le meurtre de son fils, comment un clan peut-il quantifier la perte de sa terre natale et de son identité ? Depuis des décennies, les Issa de Saylac et de Lughaya sont contraints de renier leur héritage, leur lien avec une terre qu’ils habitent depuis des siècles. Il ne s’agit pas simplement d’une blessure ; c’est un gouffre béant qui saigne l’âme même d’un peuple. Lorsqu’un ancien est forcé de murmurer le nom de son clan par crainte de représailles, aucun nombre de chameaux ne saurait lui rendre sa dignité. Lorsqu’un enfant apprend que ses villages ancestraux ont été « officiellement » attribués à un autre clan, aucune compensation ne peut lui restituer son héritage.
La compensation traditionnelle présuppose deux parties égales subissant des préjudices distincts. Mais lorsque la stratégie de l’une des parties consiste à effacer systématiquement l’existence de l’autre – son histoire, sa géographie et sa langue –, tout le système de « paiement et de pardon » se transforme en une cruelle farce. Dans un tel contexte, insister sur la *diyya* n’est pas un acte de paix : c’est de la complicité dans l’effacement.
Une chaîne de conspiration délibérée et ininterrompue
Les archives historiques révèlent un démantèlement délibéré du statut politique et social des Issa. L’écart par rapport au recensement de la population de 1954-1955 et aux arrangements politiques de 1958-1959 – qui accordaient auparavant trois sièges parlementaires aux Issa, et où ces derniers en cédèrent un, de bonne foi, aux Gadabuursi tout en se contentant de deux – ne constituait pas un simple ajustement. Il s’agissait d’une erreur fondamentale menant à la trahison, le signal que les Issa ne seraient plus reconnus comme des partenaires égaux dans la gouvernance du district de Saylac-Lughaya.
Plus alarmante encore fut l’annulation par le gouvernement de la célébration du *Xeer Issa* à Saylac en 2025, sous la menace d’une guerre civile brandie par un autre clan. Cette célébration n’était pas une simple fête ; c’était une cérémonie vivante qui perpétuait les coutumes garantissant la paix et la coexistence depuis des siècles. En usant de la menace pour faire annuler cet événement, les clans rivaux ont délibérément détruit la mémoire institutionnelle de la coexistence, déclarant par là même que les anciennes règles de respect mutuel n’étaient plus en vigueur. Dès lors, les Issa ont été exclus de la culture même qui les avait jadis protégés. Aucun ancien ne peut compenser l’anéantissement d’une tradition constitutionnelle.
Violence d’État et rhétorique génocidaire
Les violences qui s’ensuivirent n’étaient pas de simples affrontements tribaux. Entre 1988 et 1991, l’armée de Siad Barre lança des attaques contre les campements Issa qui refusaient de prendre les armes contre le SNM (Mouvement national somalien). Elle massacra les populations et pilla les biens en coordination avec les milices claniques locales alliées (Gadabuursi) afin de maximiser les destructions. La chute du régime de Barre n’apporta aucun soulagement ; au contraire, à partir de 1991, le SNM et ses successeurs, les gouvernements du Somaliland, devinrent les nouveaux acteurs de ce même projet génocidaire.
La rhétorique passa de la discrimination à un discours ouvertement destructeur : la déclaration publique selon laquelle « le sang des Issa est halal » est un appel direct au massacre ; l’affirmation que les femmes et les enfants Issa peuvent être considérés comme une « propriété légitime » ravive l’esclavage et les violences sexuelles en tant qu’instruments de destruction du clan. La fermeture envisagée du lycée Sacdadin à Saylac n’est pas une simple mesure administrative : c’est l’étouffement délibéré de l’éducation des Issa, privant la prochaine génération de la possibilité de former des dirigeants, des médecins et des défenseurs de leurs droits. Lorsque les *Ogaas* et les aînés respectés des Issa sont eux-mêmes pris pour cible, assassinés ou humiliés, le message est clair : le destin que l’on réserve aux Issa est de les condamner à vivre sans dirigeants, sans voix et sans identité.
Le rôle des chefs traditionnels : témoins, et non intermédiaires
Dans cette crise – où l’honneur, la fierté, l’identité, la représentation politique, l’intégrité territoriale et la survie même sont attaqués de manière concertée –, il est inadmissible de demander aux chefs traditionnels de se livrer à des calculs dérisoires. Ils ne peuvent se contenter des excuses de clans qui ne manifestent aucun remords et n’accordent que de brèves pauses dans leur campagne d’effacement. Leur véritable rôle est de témoigner et de refuser toute équivalence fallacieuse. Ils doivent déclarer publiquement que les crimes commis contre les Issa sont d’une autre nature : il s’agit d’un crime d’anéantissement clanique et d’appropriation territoriale. Ils doivent affirmer, en vertu de la pleine autorité du droit coutumier, qu’aucun *mag* ne s’applique, car le préjudice est infini et permanent. De plus, ils doivent saisir les instances régionales et internationales – non pas parce que le *Xeer* est abandonné, mais parce que le *Xeer*, confronté à un crime visant à détruire la capacité d’un clan à exister, doit reconnaître ses propres limites et invoquer une norme supérieure : le droit d’un peuple à vivre sur sa terre.
Responsabilité, excuses et chemin vers une paix véritable
Aucune de ces actions n’empêche une réconciliation future, mais celle-ci ne pourra se faire que sur la base de la vérité. Une fois que les auteurs des actes auront reconnu leur culpabilité sans intermédiaire et présenté des excuses sincères, les chefs traditionnels pourront recouvrer leur autorité et se concentrer sur la guérison de la communauté. La reconnaissance favorise la responsabilisation et ouvre la voie au dialogue. Un remords authentique peut catalyser la compréhension collective, permettant aux chefs traditionnels de jouer un rôle de médiateur efficace et de rétablir la confiance. Cependant, sans cette reconnaissance, toute « paix » n’est qu’un sursis dans l’agonie d’un peuple.
Il est crucial de comprendre que le clan Gadabuursi n’est pas le seul acteur de ce projet. Les coupables sont motivés et influencés par des forces invisibles : des acteurs qui ont décelé des opportunités géostratégiques et se sont assurés un passage aisé, manipulant une direction désespérée et isolée qui recourt au mensonge pour se maintenir au pouvoir. Les Issa ont été laissés de côté, non informés et non consultés. La communauté, par un manque évident de confiance, demeure une nation au sein du système, silencieuse non par faiblesse, mais par une retenue de principe.
Conclusion
Les Issa de Saylac et Lughaya n’ont pas besoin de médiations où leurs bourreaux offrent quelques dizaines de chameaux en échange de décennies d’humiliation, de pillages, d’exclusion politique, de menaces de fermeture d’écoles et de discours génocidaires. Ils ont besoin que le monde reconnaisse que certains crimes sont impardonnables, car leur but ultime est d’éliminer la victime elle-même. Les chefs traditionnels épris de paix doivent privilégier la vérité. Ils doivent rejeter la fausse paix du sang et plaider pour une paix véritable.
La paix véritable transcende la simple absence de conflit ; elle incarne la restauration de la dignité et du sentiment d’appartenance. Dans les districts de Saylac et Lughaya, cela signifie une communauté qui retrouve l’unité de sa terre natale, où les noms résonnent librement et où les enfants s’épanouissent à nouveau à l’école. Cela implique de reconstruire les maisons incendiées et de restituer les biens pillés — une reconnaissance tangible des injustices passées — et incarne enfin le *Xeer Issa*, loi du pays et fierté du peuple, célébré à nouveau à Saylac sous un ciel libéré des menaces de guerre civile. Tout autre choix n’est pas une réconciliation : c’est se soumettre à une lente agonie. La vision d’un territoire réunifié, où tous les droits et prérogatives sont respectés, témoigne d’un engagement envers la guérison. Seule une restauration aussi globale permettra de reconstruire le tissu social et d’instaurer une paix durable qui honore la mémoire et porte l’espoir pour les générations futures.



