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Le troupeau dispersé : la justice comme berger de la société

Le troupeau dispersé : la justice comme berger de la société

« Rag caddaalad waayaa sidii cawsha kala yaacye. » Ce proverbe somalien, que l’on peut traduire par « Les hommes qui manquent de justice sont comme des brebis dispersées », nous rappelle avec force la fragilité de l’ordre social. Il évoque l’image saisissante d’une communauté privée de sa cohésion, de son cap et de sa force, vulnérable aux ravages des dissensions internes et des menaces extérieures. Cet essai soutient que la justice n’est pas un simple concept, mais le fondement même des sociétés. Lorsque la justice est bafouée, le chaos s’installe, entraînant la désintégration des contrats sociaux et l’avènement de la tyrannie. Le destin tragique de la communauté Issa au Somaliland ces trente-cinq dernières années illustre cette vérité, démontrant comment l’injustice systémique peut déchirer le tissu social et rendre ses membres sans défense.

Le contrat social et sa trahison

L’essence d’une société prospère réside dans le contrat social – un accord mutuel entre ses membres pour défendre la justice, l’équité et l’égalité. Lorsque les dirigeants privilégient l’intérêt personnel, le tribalisme ou la tyrannie au détriment de ces principes, la confiance tacite qui cimente la société commence à s’éroder. L’histoire regorge d’exemples de civilisations qui se sont effondrées sous le poids de l’injustice. Le sort de la communauté Issa au Somaliland constitue une étude de cas contemporaine de ce phénomène.

Depuis l’effondrement du gouvernement central somalien en 1991, le peuple Issa des régions de Selel et d’Awdal subit une privation systématique de ses droits. Pendant plus de trente ans, il a été privé de représentation politique, d’opportunités économiques et de services sociaux essentiels. Cette marginalisation n’est pas un simple oubli, mais une stratégie politique délibérée visant à discréditer les Issa, perçus comme une menace potentielle. L’absence de justice a transformé une communauté autrefois dynamique en un groupe marginalisé, privé de sa voix et de son pouvoir d’agir.

Les conséquences de l’injustice

Les conséquences de cette rupture du contrat social sont profondes. La communauté Issa se retrouve sans représentation au sein des trois pouvoirs de l’État : exécutif, législatif et judiciaire. Aucun Issa n’a jamais occupé de poste ministériel important ni de fonction de haut niveau dans la fonction publique. Cette exclusion politique a des conséquences désastreuses : les régions Issa sont privées de projets de développement, d’écoles publiques, d’établissements de santé et même d’infrastructures de base telles que les routes et l’approvisionnement en eau. Le déni systématique de ces droits fondamentaux n’est pas une simple négligence ; il s’agit d’une tentative délibérée d’effacer l’identité et la communauté Issa.

La métaphore des brebis dispersées, présente dans le proverbe, met en lumière une autre vulnérabilité cruciale : la perte de la défense collective face aux menaces extérieures. Un troupeau uni peut repousser les prédateurs, tandis qu’un troupeau dispersé devient une proie facile. La fragmentation de la communauté Issa, recherchée par l’administration, affaiblira non seulement sa cohésion interne, mais exposera également le Somaliland à des manipulations extérieures. Les liens des Issa avec l’État djiboutien, dirigé par les Issa, ont fait d’eux des pions dans un jeu géopolitique, leurs griefs étant exploités par les puissances régionales à des fins stratégiques. La récente crise dans l’ancienne cité portuaire de Zeila, déclenchée par la répression gouvernementale d’une fête culturelle Issa, illustre comment une injustice interne peut dégénérer en une grave crise frontalière, menaçant la stabilité de toute la région.

La conception erronée de la justice

Certains critiques affirment qu’une conception trop rigide de la justice peut entraver la réconciliation communautaire ou les formes traditionnelles de gouvernance. S’il est vrai que les systèmes judiciaires doivent être culturellement pertinents et adaptables, cette critique néglige souvent l’essence même de la justice. La véritable justice repose sur la responsabilité, l’équité et le rétablissement de l’équilibre, et non sur la simple punition. La communauté Issa possède un code juridique traditionnel sophistiqué, le Xeer Issa, reconnu par l’UNESCO comme partie intégrante de son patrimoine culturel. Ce système privilégie l’ordre et le règlement des différends par des mécanismes établis plutôt que par la violence.

Cependant, l’interdiction par le gouvernement du Somaliland de célébrer la reconnaissance du Xeer Issa illustre un mépris plus général pour la justice et l’identité culturelle. Une société qui privilégie l’opportunisme à la justice ne pratique pas une forme de gouvernance supérieure ; elle choisit simplement une voie différente pour atteindre le même but, souvent inégal. Lorsque la responsabilité est bafouée et que la force prime le droit, le tissu social se déchire, engendrant davantage de divisions et de conflits.

Les implications plus larges de l’injustice

Les conséquences de la marginalisation de la communauté Issa dépassent largement leurs souffrances immédiates. L’érosion de la justice engendre le chaos, non seulement pour les opprimés, mais pour la société tout entière. Les deux tiers de la population Issa ont été contraints de fuir à l’étranger pour survivre, devenant ainsi des réfugiés dans leur propre région. Ceux qui restent dépendent de leurs proches à Djibouti et, parfois, d’ONG internationales pour subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Tel est le fruit amer de l’injustice : un peuple autrefois autosuffisant réduit à la dépendance, une nation jadis unie fracturée par des divisions internes.

L’absence de justice ne se contente pas de dévaster la communauté marginalisée, elle sape aussi les fondements mêmes de la nation. Une société qui laisse l’injustice prospérer risque de devenir un terrain de jeu pour les puissances étrangères, avides d’exploiter les divisions à leur profit. Le sort tragique des Issa nous rappelle brutalement que l’absence de justice n’est pas un simple dysfonctionnement local ; c’est une crise de sécurité nationale qui fragilise la nation tout entière.

Conclusion : Le choix à venir

Le proverbe « Rag caddaalad waayaa sidii cawsha kala yaacye » sonne comme un avertissement solennel pour toute société. Les trente-cinq années de marginalisation subies par la communauté Issa au Somaliland démontrent que l’injustice ne se contente pas de nuire à ses victimes directes ; elle détruit l’ensemble du contrat social, attirant les prédateurs extérieurs et déstabilisant la nation. Le choix est clair : défendre la justice et bâtir une communauté forte et unie, ou l’abandonner et affronter le sort inévitable d’un troupeau dispersé, perdu et vulnérable dans une nature hostile.

À une époque où les principes de justice, d’équité et de responsabilité sont plus essentiels que jamais, l’expérience de la communauté Issa témoigne de la vérité immuable selon laquelle la justice est le pilier de la société. C’est au sein de la justice que les communautés puisent force, résilience et la capacité de prospérer. La voie à suivre doit être celle de la réconciliation, de la reconnaissance et du rétablissement de la justice – non seulement pour les Issa, mais pour tous ceux qui aspirent à un avenir libéré de l’ombre de l’injustice.

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