Les racines historiques de la crise Selel-Awdal :
PREMIÈRE PARTIE
La situation qui se déroule aujourd’hui dans la région d’Awdal a profondément choqué et attristé de nombreux observateurs. Des familles qui vivaient autrefois côte à côte, unies par des liens étroits grâce au mariage et à la vie communautaire, se retrouvent désormais prises au piège d’un climat de troubles, de conflits et d’hostilité manifeste. Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il est indispensable d’analyser en profondeur les événements actuels et d’examiner les données historiques et les décisions qui ont façonné la réalité présente.
Les germes de la division
Les fondements du conflit actuel remontent à la période coloniale. En 1954, dans le cadre du processus d’indépendance, l’administration coloniale britannique a mené un recensement de la population du protectorat, dont les résultats ont été publiés en mars 1955. Les estimations démographiques pour les districts de Sayla-Borama situaient la communauté Issa à environ 55 000 personnes et la communauté Gadabuursi à 45 000, soit un total de 100 000 habitants. Sur la base de ces chiffres, cinq sièges parlementaires ont été attribués : trois aux Issa et deux aux Gadabuursi.
À première vue, il s’agissait d’une simple décision administrative. Cependant, une complication surgit aussitôt : le sous-clan Mahad Casse, bien qu’ethniquement Gadabuursi, résidait principalement dans le district de Sayla, largement dominé par les Issa. Cette réalité géographique allait bientôt devenir un sujet de vives tensions politiques.
La rencontre fatidique
Reconnaissant une anomalie manifeste mais inévitable dans la planification du recensement, les anciens (Akils) Issa et Gadabuursi furent réunis pour résoudre le problème de la répartition des sièges. Les tribus Issa et Gadabuursi vivaient de part et d’autre des frontières des districts. En signe de bonne foi, la délégation Issa (Akils) reconnut le problème et comprit la logique de céder un siège aux Gadabuursi, indépendamment des résultats du recensement. Mais avant même que les signatures ne soient apposées, les délégués Issa posèrent une question qui allait résonner pendant des décennies : « La répartition sera-t-elle fondée sur la réalité géographique ou sur l’appartenance ethnique ? » L’intention était de céder un siège au sous-clan Mahad Casse. La question fut donc adressée à ce sous-clan.
Sans tarder, les Gadabuursi Akils de Borama, et non les Mahad Casse, répondirent en choisissant l’appartenance ethnique comme critère de partage. Les délégués Issa, conscients des implications de ce choix, commentèrent : « Ce choix appartient au sous-clan Mahad Casse. » Par chance ou par malchance, les anciens Mahad Casse présents à la réunion optèrent obstinément pour l’option ethnique, soutenant ainsi la proposition de Borama. La réunion se conclut sur cette note. Consciemment ou non, les Mahad Casse passèrent à côté de l’essentiel, contribuant ainsi au dilemme actuel. Ils condamnèrent leur destin politique à la destruction.
Élections anticipées et indépendance
Les premières élections générales populaires du protectorat eurent lieu en février 1959, élisant trente-deux représentants à l’assemblée constituante. Les résultats de la circonscription Issa-Gadabuursi sont révélateurs : deux Issa et trois Gadabuursi furent élus. À noter que le Mahad Casse ne présenta aucun candidat. Ce même parlement constituant célébra l’indépendance le 26 juin 1960 et vota l’Acte d’Union proclamant la naissance de la République somalienne le 1er juillet 1960.
Les secondes élections législatives de juillet 1964 ont exacerbé les tensions sous-jacentes. Le district de Borama a élu trois députés Gadabuursi, tandis que les Issa du district de Sayla en ont élu deux, non pas au suffrage universel, mais désignés sans opposition par l’Issa Guddi (le conseil des quarante-quatre). Cette fois, le sous-clan Mahad Casse a présenté un candidat, mais ce dernier, un Djiboutien, devait être enregistré à Borama. Les Gadabuursi de Borama se sont farouchement opposés à cette candidature, bafouant l’accord de partage par lequel le clan Issa avait cédé le siège en l’honneur du sous-clan Mahad Casse.
Leur raisonnement : le sous-clan Mahad Casse résidait dans le district de Sayla et n’avait donc aucun droit de présenter un candidat à Borama. La situation dégénéra rapidement. Le bureau du parti Mahad Casse à Borama fut détruit, son drapeau brûlé et son candidat humilié.
Les troisièmes élections générales s’accompagnèrent de nouvelles tensions.
En mai 1969, le processus électoral débuta véritablement. L’Issa Guddi, un conseil de 44 anciens Issa, fut convoqué à la rivière asséchée de Selel, à Elgal, un village devenu un lieu de rassemblement symbolique pour la communauté. Le Guddi fut chargé de désigner les deux députés qui représenteraient le district à l’Assemblée nationale.
Au fil du mois de juin, l’atmosphère se chargea de plus en plus. Des informations firent état de l’arrivée de huit camions transportant 400 hommes, en route pour Sayla afin de soutenir la campagne d’un candidat du sous-clan Mahad Casse. L’arrivée de ces camions n’était pas une simple manœuvre logistique ; elle constituait un point de friction potentiel, menaçant d’attiser les tensions existantes. La jeunesse Issa, farouchement attachée à sa communauté et méfiante face à toute ingérence extérieure, ne pouvait rester passive face à ce qu’elle percevait comme une invasion.
Ce soir-là, le convoi fut intercepté et immobilisé. La vue des camions, bondés de milliers d’hommes, suffit à attiser la fureur des jeunes Issa. Armés et prêts à défendre leurs droits, ils se rassemblèrent, animés par un mélange d’indignation et un profond désir de préserver leur autonomie. Les anciens, cependant, prirent conscience de la gravité de la situation. Ils comprirent que la voie à suivre exigeait sagesse et retenue, et non violence.
Faisant preuve d’un leadership remarquable, les anciens Issa ont mobilisé un important dispositif de sécurité pour maîtriser la situation qui s’envenimait. Leur objectif était clair : éviter la catastrophe et préserver la paix au sein de la communauté. Les anciens ont abordé les assaillants avec autorité et compassion. Au lieu d’attiser les tensions, ils ont choisi de faire descendre les hommes des camions et de leur fournir à manger et à boire, un geste révélateur des valeurs d’hospitalité et de solidarité propres aux Issa.
L’opération s’est déroulée sans incident, témoignant de la force des dirigeants Issa et de la détermination collective de la communauté. En protégeant les personnes extérieures et en assurant leur retour sain et sauf chez elles le lendemain matin, les anciens Issa ont démontré que la véritable force ne réside pas dans la violence, mais dans l’aptitude à instaurer la compréhension et à maintenir la paix.
Le Premier ministre Mohamed Haji Ibrahim Igal, témoin de ces événements, a fait une observation pertinente en somali : « Laba qaydhiin ku qaybtantay bisayl iskuma cawrido », un proverbe somalien signifiant « un morceau de viande partagé cru ne peut être contesté ». Un autre proverbe africain, tout à fait approprié, dit : « Deux béliers ne peuvent boire à la même outre ». Un proverbe arabe s’applique également : si vous honorez un noble, il vous en remerciera, mais si vous honorez une personne vile, elle vous le rendra par le mal.
Du grief historique à la crise actuelle
Ce à quoi nous assistons aujourd’hui à Awdal n’est pas une explosion de violence spontanée, mais l’aboutissement logique de sept décennies de tensions non résolues. Le choix fait lors de cette réunion fatidique – fonder la représentation politique sur l’appartenance ethnique plutôt que sur la géographie – a créé une contradiction structurelle qui n’a jamais été correctement résolue. Le Mahad Casse, pris entre identité ethnique et réalité géographique, est devenu un sujet de discorde perpétuelle. Une question pertinente se pose : à qui la faute ? La responsabilité incombe sans aucun doute à la cour d’un Mahad Casse innocent et à ses frères malveillants, Makahil et Afaan, qui ont profité de l’erreur de leur frère qui n’a pas su préserver ses intérêts.
Cette blessure historique s’est envenimée, alimentant des revendications territoriales de plus en plus audacieuses sur les régions de Saylac, d’Awdal, de Selel et même de Gabiley. Pendant des années, beaucoup ont minimisé ces agissements, les considérant comme de simples déclarations péremptoires. Certains estimaient que les Gadabuursi de la région de Borama-Baki avaient perdu la raison, tandis que la plupart des citoyens (Issa) de la région de Sayla-Lughaya interprétaient ces interventions quotidiennes comme de la pure posture plutôt que comme de véritables menaces.
Mais les provocations manifestes se sont accumulées : discours de haine, menaces, insultes et intimidations ont envahi les plateformes médiatiques avec une intensité croissante. Chaque incident s’est ajouté au précédent, banalisant l’hostilité et érodant les liens de fraternité qui unissaient autrefois ces communautés. Le moment explosif auquel nous sommes confrontés aujourd’hui n’est pas arrivé sans prévenir ; il était annoncé par de nombreux signes avant-coureurs.
Comprendre ce qui s’est mal passé
Pour comprendre comment des frères et sœurs, qui ont jadis bâti des familles ensemble, se préparent aujourd’hui à un conflit sanglant, il faut reconnaître que les décisions politiques ont des conséquences qui perdurent bien après leur élaboration. Le recensement de 1954, la réunion des anciens de 1955, les élections de 1964 et 1969 : il ne s’agit pas de simples notes de bas de page historiques, mais bien des fondements sur lesquels reposent les réalités actuelles.
Lorsque les communautés sont réduites à des calculs politiques, lorsque les liens ancestraux du mariage et du voisinage sont subordonnés à des considérations ethniques, il ne faut pas s’étonner de leur rupture. La question de Mahad Casse n’a jamais porté uniquement sur la représentation d’un sous-clan ; il s’agissait de savoir si la géographie ou l’appartenance ethnique définirait l’appartenance, si les voisins resteraient voisins ou deviendraient concurrents, si la fidélité prévaudrait ou si la cupidité et la malveillance domineraient, et si les frères resteraient frères ou si la tromperie, l’égoïsme et la malhonnêteté continueraient de triompher.
Aujourd’hui, alors qu’Awdal traverse sa crise la plus grave, il est bon de se souvenir que les béliers qui se disputent l’outre à eau y buvaient autrefois ensemble. Le défi qui nous attend n’est pas seulement de rétablir la paix, mais aussi de reconstruire la compréhension que l’honneur d’une communauté ne requiert pas l’humiliation d’une autre, et qu’aucune solution politique n’est viable sans prendre en compte les réalités ethniques et géographiques de ceux qui habitent cette terre.
Les données sont claires. L’histoire est documentée. La question qui demeure est de savoir si nous avons la sagesse d’en tirer les leçons avant qu’il ne soit trop tard.
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Dans la DEUXIÈME PARTIE, nous approfondirons le sujet.



