Chapitre 2 : Le creuset colonial – L’invention du Somaliland français (1888–1977)
L’ouverture du canal de Suez en 1869 bouleversa les calculs stratégiques de la mer Rouge, la transformant d’un bassin commercial historique en une artère vitale de l’empire mondial. Cette révolution géostratégique attira l’attention des puissances européennes, et la France s’inséra dans l’espace entre l’Aden britannique et les ambitions italiennes. La période coloniale ne fut pas une simple occupation, mais un acte d’alchimie politique, un creuset qui forgea un ensemble disparate de chefferies et de clans en une entité administrative unique et délimitée, dont la raison d’être était de servir un arrière-pays métropolitain, puis éthiopien.
Le projet français ne débuta pas par une grande ambition de domination territoriale, mais par un point d’ancrage impérial classique : une station de ravitaillement en charbon. La cession d’Obock en 1862 par un sultan afar pour une somme dérisoire marqua le premier pas. Cependant, la nécessité d’un port en eau profonde plus important conduisit la jeune administration coloniale, sous Léonce Lagarde, à transférer la capitale de l’autre côté du golfe de Tadjoura, à l’emplacement actuel de Djibouti, en 1888. La colonie, officiellement créée sous le nom de Somalie française en 1896, était une construction économique et politique née de considérations purement logistiques. Son identité était indissociable de l’achèvement, en 1917, du chemin de fer franco-éthiopien, véritable cordon ombilical d’acier qui canalisa l’intégralité du commerce de l’Éthiopie enclavée via ce port, faisant de la colonie un État rentier avant l’heure, dépendant des droits de transit et des services associés.
L’expérience de la Seconde Guerre mondiale a marqué une rupture décisive. La loyauté initiale de la colonie envers le régime de Vichy, sous blocus naval des Alliés, contrastait fortement avec celle du Somaliland britannique voisin, figeant de fait son évolution politique. Après la prise de contrôle par les Forces françaises libres, le territoire fut progressivement intégré à une Union française réformée en tant que territoire d’outre-mer. Cette période d’après-guerre n’a cependant pas abouti à un consensus national pacifique. La question imminente de l’indépendance a réveillé des clivages sociaux latents, se cristallisant en une rivalité politique entre les communautés afar et somalienne issa. Les Afars, craignant d’être marginalisés au sein d’une entité somalienne plus vaste, étaient majoritairement favorables au maintien du lien avec la France, tandis qu’un mouvement nationaliste somalien en pleine expansion, galvanisé par l’indépendance imminente des Somalilands britannique et italien et l’unification de la Somalie en 1960, militait pour un avenir affranchi de la domination française. Le référendum de 1958 et surtout celui de 1967, entachés par une manipulation française brutale, ont confirmé de justesse le maintien de l’association, aboutissant à une redéfinition symbolique mais politiquement lourde de sens du territoire sous le nom de Territoire français des Afars et des Issas. Cet acte de partage du pouvoir, aussi formel soit-il, n’a pas réussi à freiner l’irrépressible soif de changement. Au milieu des années 1970, avec le déclin des ambitions impériales françaises et la prise de conscience pragmatique, tant chez les élites afar que chez les ishas, de l’inévitabilité de l’indépendance, le terrain était propice à une rupture définitive, qui culmina avec le référendum décisif de 1977.


