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La lance brisée : pourquoi l’illégitimité et les abus minent les forces de sécurité du Somaliland

La lance brisée : pourquoi l’illégitimité et les abus minent les forces de sécurité du Somaliland

Les forces armées d’une nation sont bien plus que de simples instruments de combat ; elles sont le reflet de l’âme de l’État. Discipline, dignité et protection des civils ne sont pas des vertus facultatives, mais des nécessités structurelles pour toute force revendiquant une légitimité. Le Somaliland présente un paradoxe : il fonctionne comme un État autoproclamé depuis plus de trente ans, et pourtant, il demeure non reconnu par aucun gouvernement étranger. Cet essai soutient que le manque de légitimité internationale du Somaliland n’est pas une simple formalité, mais un défaut fondamental qui a rendu ses forces de sécurité – accusées d’exactions systématiques, notamment de meurtres, de pillages et de viols collectifs – inaptes à protéger les civils et dangereusement déstabilisatrices pour la Corne de l’Afrique. Comme le dit le proverbe somalien : « Hal xaaraan ahi nirig xalaal ah ma dhasho » : une chamelle illégitime ne peut donner naissance à un petit légitime.

Le fondement de toute armée professionnelle repose sur une autorité légitime. L’appareil sécuritaire du Somaliland, qui se compose d’une armée, d’une police et de garde-côtes, est issu d’une milice clanique ayant combattu le gouvernement central somalien dans les années 1980, avant de proclamer son indépendance en 1991. Aucun État ne reconnaissant le Somaliland, ses forces opèrent en dehors du cadre du droit militaire international, des accords bilatéraux de formation et des mécanismes de contrôle. Sans reconnaissance, il n’existe ni ambassade pour déposer des plaintes, ni attaché militaire pour surveiller les agissements, ni menace crédible de sanctions en cas d’exactions. Ce vide juridique ne crée pas automatiquement une milice, mais il la rend possible. Les programmes de formation dispensés par le Royaume-Uni ou l’Éthiopie ont été sporadiques et superficiels, sans jamais aboutir à la professionnalisation durable dont bénéficient les armées reconnues. Par conséquent, les structures de commandement demeurent informelles, la responsabilité est clanique plutôt que fondée sur des règles, et la discipline est imposée non par des cours martiales, mais par les chefs de clan ou des notables. Il en résulte une force qui se comporte moins comme une armée nationale que comme une faction armée.

Les témoignages provenant des régions d’Awdal et de Selel dressent un tableau alarmant. Les populations locales, notamment celles issues des clans marginalisés, font état d’oppressions qui dépassent largement le cadre des opérations de sécurité de routine. Les enlèvements contre rançon à Gerisa, les exécutions extrajudiciaires à Hulka et Indha Biraale, le pillage de bétail et de biens dans le district de Lughaya, ainsi que les démonstrations de force provocatrices à Gargara Galbeed sont autant d’allégations courantes. Plus inquiétant encore sont les cas répétés de viols collectifs commis par des militaires contre des femmes dans des zones rurales comme Gargara Galbeed et Indha Biraale. Si la documentation exhaustive est difficile à établir en raison des restrictions d’accès et de la crainte de représailles, les organisations de défense des droits humains ont constaté une impunité constante pour les violences sexuelles dans les territoires contrôlés par le Somaliland. Ces actes ne relèvent pas de la mauvaise conduite isolée de soldats incontrôlés ; ils témoignent d’une défaillance systémique du commandement et de l’absence de responsabilité. Une force qui viole ceux-là mêmes qu’elle prétend protéger ne s’est pas seulement égarée : elle a perdu sa raison d’être.

Cet échec a des conséquences prévisibles. À Selel et Awdal, on parle déjà de « menaces de révolte et d’initiatives d’autodéfense ». Les communautés qui ne peuvent compter sur l’État pour leur protection s’armeront, engendrant des cycles de vengeance, de guerres claniques et une fragmentation accrue. Loin d’être une solution, les forces du Somaliland sont la principale cause de cette instabilité. Leur présence n’empêche pas les conflits ; elle les provoque. L’idée que le Somaliland offre une « stabilité » par opposition au sud de la Somalie s’effondre lorsqu’on examine la peur et la colère qui couvent dans ses propres zones frontalières.

À l’échelle régionale, une force abusive et illégitime constitue une menace. Le Somaliland se situe entre l’Éthiopie, Djibouti et la Somalie – tous des États fragiles, à l’exception de Djibouti, qui connaît ses propres tensions internes. Une force de sécurité qui se livre à des incursions transfrontalières, abrite des groupes armés ou s’enfonce dans des combats internes pourrait déclencher un conflit de plus grande ampleur. La région somalienne d’Éthiopie entretient déjà des liens claniques avec les populations de Hawd, d’Awdal et de Selel ; si les forces du Somaliland commettent des atrocités contre ces clans, des représailles pourraient entraîner l’intervention des forces régionales éthiopiennes. De même, Al-Shabaab et l’EI-Somalie ont exploité chaque défaillance de la gouvernance dans la Corne de l’Afrique ; une milice brutale et impopulaire au Somaliland offrirait un terreau fertile au recrutement extrémiste. La prétendue « stabilité » d’Hargeisa n’est donc qu’un mirage : elle représente un danger local pour les civils et un danger régional pour la paix.

Certains critiques pourraient arguer que le Somaliland a organisé des élections, maintenu une monnaie et évité la guerre civile qui a ravagé la Somalie. Ce sont là des réussites mineures, voire infondées. Mais un État incapable de protéger ses citoyens des viols et des meurtres commis par ses propres soldats échoue au test le plus élémentaire de la gouvernance. La légitimité ne se confère ni par l’ancienneté ni par les seules élections ; elle s’acquiert par la justice et le juste usage de la force. Une entité non reconnue qui déploie une milice indisciplinée et prédatrice ne mérite aucune reconnaissance ; elle mérite la condamnation.

En conclusion, les forces armées du Somaliland ne constituent pas une armée professionnelle, mais une milice en uniforme : indisciplinées, gangrenées par les abus et protégées de toute responsabilité par l’illégitimité même de l’État qu’elles servent. Le proverbe se vérifie : un parent illégitime ne peut engendrer un enfant légitime. Tant que le Somaliland ne sera pas reconnu et que ses forces continueront d’opprimer les civils à Awdal et Selel, il restera non pas une nation en devenir, mais un danger pour sa propre population et ses voisins. La seule voie vers une sécurité véritable ne réside pas dans la reconnaissance du système actuel, mais dans une réforme fondamentale – ou la dissolution – d’une force qui a renié sa mission.

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