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L’architecture de l’effacement : comment l’amnésie sélective menace la nation somalienne :

L’architecture de l’effacement : comment l’amnésie sélective menace la nation somalienne :

Les conflits les plus périlleux au sein d’une nation ne se règlent pas toujours par les armes, mais par les récits. Au Somaliland, une lutte profonde et déstabilisatrice se livre autour de l’histoire elle-même – non pas par sa découverte, mais par son effacement délibéré. ​​Au cœur de ce conflit se trouve une campagne ciblée visant à déposséder le clan Ciise (Issa) de son rôle fondateur dans la civilisation somalienne, un acte de sabotage intellectuel et éthique qui sape les fondements mêmes sur lesquels doit reposer un avenir somalien unifié. Cet essai soutient que la marginalisation systématique et l’effacement historique du clan Ciise ne constituent pas un simple différend politique, mais une trahison catastrophique de l’histoire vérifiable, une violation du contrat social somalien immuable (Xeer) et une blessure auto-infligée qui garantit la fragilité nationale. Pour contrer cela, le Somaliland doit embrasser une fidélité sans faille à la vérité historique et aux principes réparateurs de son propre droit coutumier.

I. Les fondements historiques : démanteler les piliers de la mémoire collective :

Le premier front de cette guerre est celui contre les archives historiques. Isoler le clan Ciise revient à tenter l’impossible : arracher une artère centrale de l’histoire somalienne. Il ne s’agit pas d’une simple participation, mais d’une revendication de genèse et de leadership. Le consensus scientifique, des recueils généalogiques tels que « Karaamat al Awliyaa » aux travaux fondateurs du cheikh Awad Wais Dubbad, en passant par les récits de voyageurs et d’historiens arabes et européens, établit sans équivoque que la dynastie Walashma – à l’origine de la lignée du cheikh Issa bin Ahmed al-Zailici – est le moteur des sultanats d’Ifat et d’Adal.

Il ne s’agissait pas d’entités périphériques, mais d’empires fondateurs de la Corne de l’Afrique, réputés pour leur érudition islamique, leurs innovations architecturales et leur résistance séculaire à l’expansion abyssinienne, qui a façonné l’identité géopolitique et religieuse de la région. Nier cet héritage aux Ciise relève de l’incendie intellectuel. C’est réduire en cendres une bibliothèque commune du patrimoine national – une bibliothèque qui renferme l’histoire d’Awdal (Zailac), berceau de Xeer Issa où furent consacrés dix-neuf Ogaases – pour attiser le feu ténu d’un grief contemporain et mesquin. La motivation est limpide : si une communauté est privée de ses ancêtres et de ses réalisations, elle est politiquement dépossédée de ses droits civiques aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’érudition, mais de polémique déguisée en analyse. Une nation qui tolère la falsification de son histoire se condamne à une identité fragmentée et instable. Reconnaître le rôle fondamental de la Ciise n’est donc pas un acte de concession politique, mais un acte d’intégrité nationale – une étape nécessaire pour reconstituer une historiographie somalienne complète et honnête.

II. La trahison juridique et éthique : l’abrogation de l’alliance de Xeer :

Au-delà de l’histoire, ce récit constitue une violation fondamentale de l’ordre social et juridique somalien : le Xeer. Le droit coutumier somalien n’était pas un vague concept de fraternité, mais un système de gouvernance sophistiqué fondé sur la reconnaissance d’entités politiques distinctes et autonomes (beel) et sur les alliances sacrées qui les unissaient. L’autonomie et l’autorité du clan Ciise, sous l’égide de son Xeer et de son Ogaas, n’étaient pas de vaines illusions, mais des réalités politiques reconnues.

L’étonnement de l’envoyé britannique, le duc de Gloucester, à Hargeisa en 1958, est un élément crucial. Sa surprise de voir la Ciise – une entité reconnue et autonome, dotée de ses propres traités – choisir volontairement l’unité somalienne lors de l’indépendance constitue une validation externe de son statut souverain et distinct au sein de l’écosystème clanique somalien. L’ordre politique d’avant 1991 respectait cette structure. Rejeter aujourd’hui l’Ogaas et la juridiction du Xeer Issa ne constitue pas une attaque contre un seul clan ; c’est une atteinte à l’ensemble du système somalien de gouvernance, de justice et d’équilibre intercommunautaire. Cela remplace le concept juridique contraignant de qaraabanimo (lien de parenté par alliance) par la monnaie d’échange anarchique et émotionnelle du ressentiment et de l’exclusion. Lorsqu’il est possible de révoquer arbitrairement le statut reconnu d’une communauté, aucun statut n’est assuré. Cette trahison transforme le Xeer, d’une constitution vivante, en un instrument de manipulation, rendant caduc tout le contrat social et instaurant un état d’insécurité perpétuelle, digne d’Hobbes.

III. La fausse prémisse et sa faillite morale :

Les partisans de cette effacement à Borama et Hargeisa le dissimulent souvent sous le couvert du « réalisme politique » ou de la « correction des déséquilibres ». Cet argument s’effondre face à la logique et à la morale. Premièrement, il est fondamentalement injuste de punir une communauté pour le statut historique et l’autonomie administrative qu’elle a légitimement détenus. Deuxièmement, l’irrationalité manifeste de cet argument est mise en lumière par ses dérives absurdes, comme les attaques contre le président de Djibouti fondées uniquement sur son origine. Ceci révèle le cœur du discours : il ne s’agit pas d’une position politique pragmatique, mais d’un préjugé ethnique, de haine et d’envie qui bafouent les fondements mêmes de la famille et du patrimoine.

Historiquement, le clan Ciise a fait preuve d’un profond attachement au projet national somalien. À l’aube de l’indépendance, il a consciemment choisi l’intégration à un État somalien plus vaste, renonçant à la voie de la souveraineté séparée que d’autres peuples côtiers auraient pu emprunter. Rejeter cet acte de foi fondateur – ce vote pour un destin collectif – par des décennies de mépris et de privation de droits est le comble de la mauvaise foi nationale. Cela signifie que l’alliance et le destin partagé sont dénués de sens, une leçon qui enseigne à chaque communauté à privilégier sa propre survie au détriment de la prospérité collective, garantissant ainsi la fragmentation et l’échec futurs.

Conclusion : La restauration par la vérité et l’alliance :

Le mal qui ronge le discours du Somaliland n’est pas le clan Ciise, mais le caabuq – la maladie – de l’ignorance historique et de la trahison de l’alliance qui cherche à l’effacer. La voie de la guérison ne passe donc pas par la concession au mensonge, mais par la réaffirmation rigoureuse de la vérité et des principes.

La véritable unité somalienne ne saurait se fonder sur l’aliénation et une histoire falsifiée. Elle exige l’acceptation courageuse d’un passé authentique et inclusif qui reconnaisse l’héritage du Ciise comme un chapitre essentiel de l’histoire nationale. Elle requiert la revitalisation du Xeer, non comme une relique nostalgique, mais comme un cadre éthique vivant où la reconnaissance de la dignité, le respect mutuel et l’engagement sont primordiaux.

La guérison nécessaire ne concerne pas la Ciise, dont l’identité repose sur les piliers inébranlables d’une histoire documentée et d’une tradition juridique, mais la psyché nationale somalienne elle-même, empoisonnée par un récit destructeur et sans fondement. Déconstruire cette fiction est un impératif moral et pratique. Pour une nation aspirant à la stabilité et à la force, la fidélité à son histoire complète et à ses principes de justice éprouvés par le temps n’est pas un luxe, mais le seul fondement possible. Notre avenir dépend de notre courage à nous réapproprier pleinement ce passé.

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